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J.-André THOMAS, L'avenir de la Société Philomathique de Paris

J.-André THOMAS, L'avenir de la Société Philomathique de Paris

Cette séance consacrée à la commémoration du bicentenaire de notre Société vous a remis en mémoire son histoire, son idéologie, ses relations avec le développement en France des sciences naturelles, physiques, mathématiques et aussi avec l'évolution des sciences d'aujourd'hui.


La vie de notre Société est à nouveau bien affirmée.

Son activité se trouve maintenant confrontée à celle de nombreuses autres Sociétés scientifiques spécialisées qui, par nécessité, pratiquent le morcellement de l'information et, dans leur travail courant, la course au détail. Bien sûr, elles se réservent de publier des mises au point générales, mais dans le cadre de leur spécialité. L'Académie des Sciences, que la Société Philomathique a, de fait, historiquement et temporairement suppléée, est pluridisciplinaire par nature : elle joue le rôle essentiel de triage et de diffusion des nouvelles découvertes : elle s'est engagée aussi dans la voie des exposés synthétiques.

Mais la démarche philomathique a un double caractère original, inclus dans sa devise et que nous voulons préserver. Sous le vocable ÉTUDE nous affirmons notre pluridisciplinarité, notre ouverture d'esprit, notre authenticité, notre indépendance, notre désintéressement. Sous celui d'AMITIÉ, nous créons entre nous, avec nos épouses, avec nos invités, l'atmosphère d'une sorte de Club scientifique unique en son genre, cordial et sympathique. Ce sont là des orientations que je me suis efforcé de sauvegarder depuis une quinzaine d'années et nous espérons qu'il en sera de même dans le futur.

Nous souhaitons que notre Société puisse reprendre la publication de son Bulletin. Dans l'immédiat, notre désir est de trouver l'éditeur d'un ouvrage qui serait à la fois l'annuaire du temps présent et le livre du bicentenaire de la Société Philomathique de Paris. 

Jack BAILLET, "ETUDE et AMITIÉ", Propos d'un médecin philomathe

« Etude et Amitié ».
Propos d’un médecin philomathe

Par Jack BAILLET, philomathe


J'ai de l'affection pour la médaille de la « Société Philomathique de Paris ». En dehors d'une dizaine de noms illustres, de Ampère à Pasteur, on y trouve une date 1788, une devise ETUDE ET AMITIÉ, et la tête de Lavoisier. C'est que la toute petite société scientifique fondée, le 17 septembre 1788, par un mathématicien, un naturaliste, un chimiste et trois médecins a doublé son effectif dans les mois qui ont suivi la fermeture de l'Académie des Sciences et accueilli comme membre Lavoisier, le 14 septembre 1793. Sur la médaille, Laurent Lavoisier a le profil qu'il faut, superbe, la chevelure rassemblée en arrière en catogan et, de manière traditionnelle chez les graveurs mais prémonitoire pour lui : le col tranché.

II faut commencer par exposer un modèle qui risque d'être lassant, mais sans lequel tout devient flou, inconsistant.

Un modèle implicite

Quand, deux cents ans après, un médecin cogite, « associe » sur cette médaille, il utilise en effet le modèle de l'Homme qui centre sa pratique et qui guide le déroulement des colloques singuliers auxquels les patients le soumettent. II faut sans doute quelque naïveté présomptueuse pour formaliser ce modèle implicite dont le simplisme, pour chacun de nous, bercé par les sagas religieuses, nourri de bouillies culturelles ou philosophiques a quelque chose de répulsif.

Nous avons à peu près admis que nous sommes un être vivant comme les autres : les mécanismes qui permettent le fonctionnement cellulaire, le fonctionnement des organes qui réalisent l'homéostasie sont, à l'évidence, communs au vivant. Cela ne saurait étonner si nous admettons avec les Evolutionnistes notre filiation la petite Lucy bouge ses yeux d'Australopithèque de charme aux expositions de Yves Coppens!

L'homogénéité du vivant apparaît évidente quand on considère le plan de masse du cerveau des Mammifères, ces profiteurs de la disparition des Dinosauriens, assassinés, peut-être, par un impact météorique qui fut, pour nous, l'acte créateur. Notre cerveau, comme celui de tous les Mammifères, est triunitaire; il associe un système axial, un manteau cortical et une interface limbique. Le système axial bas (le tronc cérébral pour les anatomistes) dispose des fonctions qui rendent la vie possible (la respiration, l'homéostasie circulatoire, la stabilisation dans le champ de pesanteur). Le système axial haut (l'hypothalamus quelque cinq à six grammes de tissu neuro-glandulaire) nous motive; il crée la faim et la soif, nous rend présents au monde en synchronisme avec le jour et la nuit, met en route notre comportement exploratoire - notre curiosité - à l'assaut du monde extérieur. Ce même système axial haut est le gardien de la finalité de la vie construite autour du recopiage permanent des génomes, en nous soumettant au désir sexuel (que l'on peut travestir mais que l'on ne peut pas annuler). Répertoire des programmes essentiels à la survie et à la continuation de l'espèce, il colore certaines afférences, de la douleur excruciante à l'orgasme sidérant, et actionne la gestique irrésistible de la fuite ou de la rage et la mimique correspondant à ce qui nous « affecte ». Le manteau cortical reçoit les informations concernant l'environnement par des télécapteurs (l'oeil, l'oreille) et met en route une motricité dite volontaire, adaptée à un but. Par l'immensité de ses zones de stockage, par la richesse de ses voies associatives il constitue un système informatique qui traite en parallèle une information afférente souvent très complexe et rapidement changeante. Avec le répertoire des enchaînements moteurs que constituent les noyaux gris centraux, avec le cervelet, mémoire de stockage des apprentissages moteurs, le manteau cortical humain soutient les fabuleuses performances du virtuose pianiste ou du danseur.

L'interface limbique, un anneau de cortex archaïque situé à la face interne des hémisphères cérébraux, réalise une communication bidirectionnelle entre les systèmes axial et cortical. A chaque instant le « cognitif » élaboré par le manteau cortical et les télécepteurs et 1' « affectif » surgi dans le système axial sont mis en contrepoint, classes, repérés par rapport au fichier que tient le système limbique (la mémoire!). Ainsi nous nous re-connaissons dans une situation donnée, avec son contenu affectif; nous anticipons sur ce qui va se passer et affichons la mimique correspondante. Chaque événement nouveau coche une fiche ancienne s'il est conforme, ou crée une nouvelle fiche s'il est discordant cette série de métaphores donne une image de ce que l'expérience apporte à l'organisme qui doit obéir aux programmes axiaux dans une niche environnementale donnée, entouré d'autres vivants, de son espèce ou non, avec lesquels il lutte pour survivre et copuler (sans savoir pour quoi !). La conscience, la vigilance, est en corrélation avec l'ouverture des télécepteurs sur le monde extérieur. C'est le système axial qui, par le jeu d'un système de fibres ascendantes tout à fait particulières pour le cortex, règle le fonctionnement d'ensemble de celui-ci, jouant tantôt le rôle d'un commutateur d'appareil, tantôt celui de la registration d'un orgue. Or le système axial qui nous anime, le système limbique qui nous accroche à notre passé et nous aide à optimiser nos anticipations fonctionnent et communiquent en dehors de tout contrôle cortical. Le cortex ne dispose guère que d'un droit de veto - difficile à exercer – ou de la possibilité de suicide; comme chacun sait, cette dernière option, à usage unique, peu adaptative, est inhabituelle...

Même si quelque pudeur nous pousse à changer d'horizon et de date (la Nouvelle-Guinée il y a 100 ans?) il est difficile de considérer le Primate humain comme séparé de son lignage, affranchi de son héritage anatomo-physiologique le crime passionnel, le viol, la rage de dents et les tribulations sphinctériennes nous persuadent aisément que nous sommes tous des Primitifs. Il y a bien peu de temps que « nous avons lâché la patte du Gorille», du moins si nous abandonnons l'unité de temps existentiel - trente ans de vie adulte! - et nous référons aux milliers et aux millions d'années des processus évolutifs.

Une fois admises l'unité du vivant et notre parenté avec les Primates, il devient intéressant d'appliquer à Homo un modèle anatomo-psycho-physiologique, mais suffisamment simplifié pour qu'il puisse servir de guide pour la compréhension de soi-même. Dans ce but heuristique on va distinguer dans ce modèle trois étages : le manifeste (ce qui apparaît à l'autre), l'inconscient, et à l'étage intermédiaire, l'imaginaire. A chacun de ces étages on peut distinguer trois registres d'activité : le registre viscéral (avec le besoin de boire, de manger, de stabiliser la température du corps), le registre sexuel (obligé, s'imposant à chacun pour la plus grande gloire du génome de l'Espèce) et le registre cognitif (l'ensemble des opérations qui permettent les reconnaissances et l'adaption optimale dans le champ dos des rencontres et des affrontements).

On remarquera que chacun des trois registres se place et nous place sous le signe de l'ambigu, du contradictoire, de la dialectique inépuisable de la vie. Dans le registre viscéral à la pulsion irrésistible qui, dans la vie de nature, nous fait risquer la mort, s'oppose la satiété qui, un moment, élargit le champ du dérisoire. Le registre sexuel est caricatural avec l'amour fou et la jalousie homicide, l'orgasme et l'alliesthésie (au moins chez le mâle...), l'arrivée de l'enfant à la vie extra-utérine qui, déjà, l'a condamné à mort. Il suffit de faire varier le moment, ou de franchir une frontière pour retrouver cet aspect ambigu dans la futilité des travestissements tribaux. Les parures précieuses, les grandes tenues emplumées, les armes de parade deviennent les objets des notices obsessionnelles des conservateurs de musées, et des marchandages des experts. Mais c'est surtout dans le registre cognitif que la complémentarité contradictoire apparaît, essentielle pour l'Homme comme pour tous les animaux, celle de la curiosité et de l'anxiété. D'une part le comportement exploratoire est biologiquement programmé : sans la curiosité de l'environnement la survie est impossible; mais d'autre part, sans la prudence, sans l'anxiété liée au stockage des souvenirs des situations passées, le risque est énorme et l'anxiété constitue un élément positif dans la pression de sélection. Cette ambiguïté fondamentale de la vie alimente toute une série de mythes pittoresques, de Sisyphe, le libertaire, roulant son rocher catastrophique, à Pandore, la curieuse, ouvrant sa fameuse boîte. Mais elle fait aussi de l'Homme, éternel insatisfait par programmation biologique, à la recherche de sa paix, un éternel jobard en quête de la Toison d'or, du Graal, ou, plus quotidiennement, prêt à avaler toutes les martingales, tous les trucs que lui vendent gourous, hiérarques, apparatchiks. Nombreux sont ceux qui préfèrent les jeûnes et les abstinences programmés aux angoisses de l'âne de Buridan, la chasteté ecclésiastique aux affres de la passion, et s'accrochent au bon sens du moment, aux traditions corporatives, aux indications des média-diseurs qui flattent leurs tendances de voyeurs quiétistes. Ils tentent d'oublier que la vie dans le réel suppose en permanence l'action et l'anticipation, avec des choix difficiles.

La classification en trois registres ne constitue rien de plus qu'une manière de dire et se trouve facilement admise. Mais dès que l'on répète cet ensemble de trois registres à chaque étage d'une construction à trois niveaux (étiquetés, on l'a vu, inconscient, imaginaire et manifeste), le modèle réalise alors un ensemble quelque peu sulfureux, car il peut s'appliquer à notre vécu, cassant nos illusions et limitant singulièrement notre volonté de puissance.

En s'en tenant au manifeste pur et dur, en centrant l'observation sur les corrélations entre un stimulus (manifeste) et un comportement (manifeste), les Behaviouristes avec Watson ont commencé par scandaliser, puis par lasser, eu égard au simplisme réducteur d'une théorie découlant de l'observation de sujets qui ne parlent pas (les rats) ou dont on considère le discours comme un écran occultant la réalité (les hommes).

Nous avons les plus grandes difficultés à avaler l'existence d'un niveau inconscient que, pourtant, présuppose le fonctionnement du système axial et du système limbique. Le système axial fonctionne à notre insu, de la même manière que les différents viscères font leur travail dans notre silence - au moins quand tout se passe bien. Sans rien nous dire, ce système animateur nous sort du sommeil dans lequel il nous avait plongé et nous rend curieux du monde; il signale la faim, la soif; fait exploser la douleur ou l'orgasme. A cette programmation inconsciente, câblée alors que nous flottions encore dans l'utérus maternel et que nous nous bornons à constater, s'oppose la programmation indéfiniment remise à jour du système limbique. Chacun connaît l'ambiguïté des phénomènes de mémorisation : les vers grecs qui nous restent en tête soixante ans après les avoir appris; la recherche agacée du nom d'un film, que nous retrouvons, tout à coup, en pensant à autre chose; les oublis significatifs et frustrants des actes manqués; les souvenirs obsessionnels qui charrient avec eux angoisse, culpabilité, humiliation. Le système limbique compose et trie ses fichiers avec ce qu'un technicien de l'informatique appellerait un langage machine et qui nous est totalement indéchiffrable; il code pour nous en langage compréhensible ce que son règlement intérieur lui indique ou lui permet, l'oubli en fin de compte étant moins périlleux que la confusion... La mémoire motrice est moins ombrageuse. Le clavier du piano ou de la machine à écrire restent à notre disposition quand nous en avons acquis la maîtrise, et une fois les skis aux pieds ou en selle... c'est parti! Mais cette mémoire motrice essentiellement stockée dans les circuits cérébelleux (faits de milliards de neurones) est extraordinairement conservatrice et stocke de manière indélébile les gaucheries qu'un apprentissage imparfait n'a pas supprimées.

La constatation que nous ne faisons vraiment bien que ce à quoi nous n'avons plus besoin de « penser » n'est nulle part plus évidente que dans la manipulation d'une langue. Quel polyglotte apprenant le japonais n'a-t-il pas rêvé en constatant la parfaite maîtrise langagière d'une petite tête de quatre ans aux yeux bridés?

Reste notre étage le plus confortable le niveau imaginaire. Celui-ci est alimenté par le « fichier » que le système limbique tient à jour, suivant ses propres routines non conscientes et non modifiables. Une part de la procédure utilisée transparaît dans le rêve. Que de publications depuis ce 24 juillet 1895 où Sigmund Freud, au châlet Bellevue, crut que s'était dévoilé à lui le secret du rêve! On a longtemps admis, avec Freud, que le rêve était le gardien du sommeil, un processus réactionnel destiné à protéger la conscience et le sommeil des effets disruptifs des souhaits inconscients (alors réprimés, transformés, par mi hypothétique censeur). Or l'on sait, depuis le milieu des années 1950, que les rêves correspondent, en règle, à un fonctionnement particulier du cerveau, facile à repérer. Un électro-encéphalogramme assez semblable à celui de l'éveil, des mouvements oculaires, la turgescence pénienne caractérisent ce sommeil dit paradoxal, au cours duquel, si l'on éveille le sujet, celui-ci nous fait part qu'il rêvait. En fait, comme le dit Jouvet, nous sommes rêvés; c'est le sommeil qui protège le rêve. Le sommeil paradoxal n'apparaît pas au début du sommeil, un sommeil « lent » (ainsi nommé en fonction du rythme de l'électro-encéphalogramme) étant nécessaire à la préparation du psychodrame onirique. Le rêve est une procédure qui apparie, associe, une expérience courante (« un résidu diurne ») à une expérience congruente du passé. Le rêve nous fait assister à la mise en place d'une nouvelle fiche à la bonne place par rapport aux anciennes du même ordre : ce n'est bien entendu là qu'une métaphore, l'inconscient ne comportant ni distinctions, ni labels, mais des réseaux associatifs. Le processus réalise un contrepoint cognitif.affectif et superpose représentations actuelles et passées, à partir de résidus diurnes porteurs d'une charge affective suffisante. La mise à jour nous ramène toujours à un passé très ancien, infantile, figé lors de la structuration initiale du fichier, autour des premiers événements signifiants et menaçants, chargés de signification viscérale, sexuelle, tribale. C'est aux débuts que sont mises en place les appartenances décisives, ces références narcissiques et surmoïques qui vont colorer tous les événements de notre existence ultérieure, nous individualiser, par le meilleur et le pire. Ce n'est que par hasard que nous attrapons un rêve, car ce travail de mise à jour se fait sans nous, quand nous sommes endormis, à l'abri de nos trucages, scotomisations, travestissements, illusions «volontaires ». L'éveil stoppe immédiatement le processus et privilégie la réalité extérieure du présent en triant les seules fiches correspondant à la situation (en dehors de quoi c'est l'hallucination et le délire). Mais le rêve est bien cette fenêtre ouverte sur notre réalité intérieure, affective, viscérale, sexuelle, tribale et cognitive, sur nos stéréotypes de pensée. On conçoit alors que la règle de l'association libre (l'allongé sur le divan dira tout ce qui lui passe par la tête) permette d'approcher l'organisation du fichier et ouvre une autre voie royale d'accès à l'inconscient (au moins pour l'analyste...). On peut aussi admettre, avec Lévi-Strauss, que l'observation empirique d'une société ne permet d'atteindre des motivations universelles - qui relèvent de la structure de l'inconscient humain - que si l'on substitue à la simple observation qui ne peut découvrir que les travestissements de l'imaginaire, l'analyse en profondeur qui, elle, peut révéler la structure cachée des apparences, c'est-à-dire l'organisation de l'inconscient autour des programmes et des avatars des registres viscéral, sexuel, tribal.

L'imaginaire n'est pas seulement révélateur. L'homme imaginant est aussi producteur, et ses productions vont du meilleur au pire. Le pire apparaît quand la réification de l'imaginaire débouche, au hasard de la rencontre d'une personnalité charismatique et d'un groupe déstabilisé, sur des dogmes, des pratiques magiques, des livres sacrés, des idéologies, des utopies dont on ne peut guère espérer endiguer les effets pervers. D'un autre côté l'imagination, l'invention, peut nous conduire à rechercher la validation d'une hypothèse en interrogeant le réel (la méthode expérimentale), ou, au moins, en essayant de vérifier par la répétition la vraisemblance des corrélations imaginées. Mais surtout le niveau de l'imaginaire est celui des joies véritablement humaines, du ludique, du « soft », du bavardage philosophique, de la poésie et de l'écriture en général, des arcanes de la musique, de la distantiation de l'humour. Les artistes, puisqu'il faut les appeler par leur nom, sont récompensés par les joies qu'ils dispensent et les rumeurs des amateurs - au moins jusqu'au moment où le snobisme, la pub, les appartenances ne sont pas encore venues obscurcir le jeu.

Une vue bioanthropologique de l'histoire


Quand on se réfère à la littérature anthropologique on y voit que l'isolement du genre Homo repose sur deux catégories de critères anatomo-physiologiques et comportementaux. D'une part l'aspect de l'articulation de la hanche et la morphologie si particulière de la jambe et du pied font de lui un Primate érigé; la capacité crânienne et le développement frontal attestent le développement du cortex cérébral. A ces données anatomo-physiologiques s'ajoutent, dans les couches où l'on découvre des ossements fossiles, des artefacts (des cailloux taillés, des traces de feu) qui attestent son comportement, différent de celui des autres vivants. Lorsque l'histoire d'Homo vient à notre rencontre et que dans le Croissant fertile s'inventent l'élevage, l'agriculture, puis qu'apparaissent l'art de construire, les diverses techniques de traitement des métaux, Homo ajoute à sa caractéristique d'Homo [aber la sapience (en latin à la fois le savoir et la sagesse). Tout naturellement on voit dans l'organisation des tribus une association en vue de la satisfaction optimale des besoins, par l'organisation de la cueillette et de la chasse d'abord, par l'utilisation de la force physique d'esclaves ensuite. Le bon Marx n'a pas eu beaucoup de difficultés à démontrer à ses partisans que toute société est organisée autour du travail, avec ceux qui l'exécutent, et ceux qui exploitent l'exécutant. II suffit de réfléchir à une bonne distribution tie rôles, de prévoir des plans d'organisation, de donner le pouvoir à des apparatchiks technocrates pour que disparaisse le monde du besoin et que l'équilibre psycho-affectif soit le lot des masses immenses, internationales, planétaires pour qui, dès lors, se succèdent les lendemains qui chantent. En cette année 89 (1989!) Gorbatchev et les Européens de l'Est paraissent lassés de recueillir les fruits de ces constructions idéologiques.

Tout devient clair si l'on pose que l'ordre tribal ne s'organise ni autour du registre viscéral homéostatique, ni autour du registre cognitif. La tribu ne s'organise pas autour des besoins (superlativement et dangereusement comblés dans la nôtre); elle ne récompense jamais directement le savoir ni le savoir-faire, considérant le plus souvent avec défiance et agressivité les performants ou les novateurs. L'ordre tribal est coextensif au registre sexuel.

II est raisonnable de placer ce slogan sous l'invocation de Freud et de Jung. Ce sont ses belles hystériques, chacun le sait, qui ont révélé à Freud le rôle que les avatars sexuels de l'enfance peuvent jouer dans certains troubles comportementaux de l'âge adulte. II avait commencé à les connaître à la Salpétrière à Paris, et eut beaucoup de difficultés à accepter ce qu'il y avait appris : le côté trouble de leurs rapports de fillettes avec des adultes mâles. Lorsque Jung, le Gentil, rend visite à Freud en 1907, il est parfaitement convaincu de la réalité et de la toute-puissance de l'inconscient, mais réticent devant « le tout sexuel » du Maître juif - qui, entre-temps, a édulcoré la théorie de la séduction (prouvée chaque jour dans les colonnes des faits divers des journaux actuels). Pour Jung il existe un inconscient collectif et la « petite différence » n'est pas tout. On peut citer Lévi-Strauss comme l'un de ceux qui, depuis, ont insisté avec le plus de pertinence sur le fait que l'organisation tribale c'est d'abord l'appariement des partenaires sexuels réglementé par les mâles.

Rien d'étonnant que, pour ces derniers, le registre sexuel soit source d'inquiétudes et de frustrations. Le fantastique pouvoir de séduction de notre mère Eve, qui tient son pauvre mâle, n'a pas échappé aux premiers scripteurs du Livre. Dès qu'elle a persuadé sa brute qu'il s'agit d'abord de lui plaire, le viol perd de son charme. Et la brute risque alors d'entrer en conflit avec une autre brute, attirée par quelque oeillade.

C'est l'irruption du duo siamois : Eros et Thanatos. Ce couplage inséparable il y a longtemps que, depuis Darwin et Lorenz, les biologistes et les éthologistes l'ont repéré. Chacun a en tête les paradigmes pittoresques qu'a découverts l'observation des animaux dans leur niche naturelle : les mâles de l'Antilope Kob luttant corne contre corne pour défendre leur pré - ce pré que les demoiselles Kob choisiront, à leur guise, avec celui qui deviendra leur mâle; le gang de trois ou quatre gros loubards de lions qui décident une OPA sur une troupe voisine, liquident le vieux chef et tous les lionceaux mâles pour mettre les lionnes convoitées à la disposition d'un des leurs. On aimerait connaître quel fut notre paradigme aux origines : l'affrontement ritualisé avec le rival ou sa liquidation expéditive? Homo répugne à tuer femme ou enfant (la jalousie ou la peur du témoignage mise à part); il tue l'autre mâle, rival, gêneur ou étranger avec une grande facilité. L'on est toujours frappé de lire le commandement « Tu ne tueras point » dans un texte qui abonde en massacres vengeurs, pour atteinte à des lois et règlements qui intéressent au premier chef la vie sexuelle.

Il est facile - certains diront simpliste - de dégager les structures des règlements tribaux. Une constante se dégage : la neutralisation du pouvoir féminin. Des milliers de femmes en Afrique, quelques-unes en France, ont leur fleur vulvaire saccagée, leur première source de plaisir excisée, et ce par la complicité de vieilles matrones et de quelque hiérarque ou gourou mâle; ces pratiques léguées par la tradition en apparaissent quasiment légitimes. Le renfermement des femmes, le droit de vengeance des pères sur leurs filles dépucelées, le tchador ou le voile, la lapidation de la femme adultère, le maquereautage des prostituées, l'interdiction des moyens contraceptifs cela semble aller de soi.

Dès lors les mâles sont entre eux : ils peuvent s'adonner aux joies de la palabre et désigner l'ennemi, indispensable à la stabilité de la hiérarchie tribale, en travestissant Eros et Thanatos. Dans le rassemblement des mâles la connotation homosexuelle est patente. Tout congrès, et pas seulement le rassemblement des SA à Nuremberg, prend l'aspect d'une partouze idéologique. Malgré la bienveillance affichée de jésus pour les femmes (nécessairement et heureusement pécheresses) ses épigones officiels n'ont jamais manifesté pour elles qu'une distance prudente (ou un manque de goût ?). L'extinction de la rivalité sexuelle, de la jalousie agressive, crée les conditions d'une fraternité qui sera confortée par l'expulsion de Thanatos sur les groupes de ceux-qui-n'en-sont-pas les Germains, les juifs, les bourgeois, les protestants, les papistes qui procèdent à la même opération, chacun vis-à-vis des autres.

Enfin les mâles adultes vieux vont procéder à l'initiation, au conditionnement tribal des adolescents. Cette éducation comporte deux versants aux frontières floues. D'une part l'adolescent va être informé des mythes ancestraux et des dieux propres à la tribu, placé sous le pouvoir du saint homme local; les réifications de l'imaginaire des fondateurs ne sont pas indéfiniment variées et aléatoires, et la comparaison de leur structuration, d'une tribu à l'autre, d'une époque à l'autre fait les délices des anthropologues (de Irazer à Lévi-Strauss), des psychanalystes (Freud, Jung), des décrypteurs de contes de fées (Bettelheim). D'autre part il devient un mâle convenable, avec un outil sexuel conforme (circoncis par exemple) et le droit à la parure réglementaire, assez souvent superbe à nos yeux et qui fait de lui un beau guerrier qui porte les couleurs de la tribu (ça n'a pas changé). Le conditionnement est, statistiquement, excellent et parfaitement efficace. Autour de la puberté le jeune mâle est dans une phase critique, à la recherche de modèles et, dans une bonne tribu bien close, il n'en est pas d'autre que celui qui lui est imposé. Une pédagogie empirique habile aboutit à la mise en place là où elle est nécessaire pour être efficace : au niveau inconscient. Vis-à-vis de Eros comme vis-à-vis de Thanatos sont mis en place les totems et les tabous, sont ouverts et structurés les registres du surmoi et du narcissisme, c'est-à-dire ce qui s'impose comme interdit ou comme récompense. L'optimisation existentielle, le maintien d'une estime de soi suffisante ne peuvent exister que si l'on suit ces raisons que le cour connaît mais que la raison ignore; le parti, la patrie ont toujours raison; et l'on suit le chef, le leader charismatique jusqu'au bout du monde, jusqu'à la mort. Partout et toujours, quelques surdoués - pour ce genre d'aventure - fondent leur propre tribu, religieuse (une secte), politique (un parti), ethnique (une amicale de Picards) tant il apparaît avantageux affectivement et parfois matériellement de se trouver dans les régions apicales de la pyramide hiérarchique, et ce quelles que soient la taille et la matière de l'édifice.

Les philomathes auraient-ils fondé une nouvelle tribu?

L'illumination des Pères fondateurs


Les premiers philomathes, les Pères fondateurs, ont découvert le but et le fonctionnement de leur Société, par hasard, comme toujours, en triant dans la production que moud la rotation incessante entre l'inconscient et l'imaginaire - non pas dans le registre tribal, mais dans le registre cognitif: La Société Philomathique ne se propose pas de satisfaire le groupe (le pain et les jeux sont laissés à la hiérarchie politique) ni de le manifester vis-à-vis des étrangers.

Nos Fondateurs, dont on peut imaginer qu'ils savaient le grec (et fort bien, comme les hellénistes d'alors) ont utilisé, pour dénommer leur Société, une racine du verbe manthanô qui signifie apprendre, étudier et comprendre. Ainsi ils privilégient le registre cognitif, et du même coup exposent à un regard critique le registre tribal (plaqué sur la sexualité, Eros et Thanatos inéluctablement présents). Le registre tribal présuppose la croyance aveugle à ces réifications de l'imaginaire qui ont été injectées dans l'inconscient de ses membres, en même temps que la langue - qui nous trahit, nous fait reconnaître comme étranger si nous l'avons apprise après la dixième année. Il est bien évident que le choix des philomathes, en cette fin de XVIIIe siècle, n'est pas innocent et constitue en quelque sorte l'envers, le complémentaire de tout un courant de pensée, plus ou moins clandestin, qui conduit à la contestation du pouvoir royal absolu, et à l'expression de doutes sur l'origine du Livre ou sur le caractère magiquement sacré des productions des conciles ecclésiastiques des siècles précédents.

La situation de la France à l'époque la prépare mal à affronter les changements que vont lancer le progrès scientifico-technique et la planétarisation. Certes le royaume de France est, de loin, le plus peuplé d'Europe et les terres y sont fertiles. Mais quand la guerre d'Indépendance prend fin, à Versailles, en 1773, le Nouveau Monde relativise, à tout jamais, notre modeste hexagone. La hiérarchie laïque et religieuse, perdue dans la stabilité de ses privilèges, est incapable de libérer sa paysannerie, le tiers état. La machine à vapeur de Watt reste un objet curieux. Le système de monnaie demeure, depuis la banqueroute de Law (1720), impossible à adapter à une économie qui va devenir celle de l'industrie et du commerce international. Quelques noms et quelques portraits ne doivent pas nous tromper : les femmes sont subjuguées. Le joli cou de Marie-Antoinette est, sur ordres de diplomates sexistes, confié aux caresses d'un benêt de Bourbon pour être promis au rasoir de Sanson. Il faut toute l'astuce de la jolie Suzanne et de sa comtesse de choc pour rouler Almaviva dans la farine. Et les jeunes belles sont seules à supporter la réprobation, le bâtard, l'abandon, sous l'oeil d'un clergé qui les craint et de contestataires qui ne les aiment pas (Sade) ou qui les aiment mal (Rousseau). Le système est stabilisé par le conditionnement sans faille de l'inconscient tribal chez le jeune. A aucun moment il n'y a place pour une instruction scientifique ou technique. II s'agit de rendre un chacun dépendant de l'Eglise, d'apprendre au petit noble, frotté d'Humanités, à tenir son rang, le père de famille se chargeant de faire marcher droit son monde. L'on conçoit facilement que la conjonction des intérêts narcissiques et matériels des hiérarques les rende favorables à l'absolutisme de leur pouvoir, à la censure, aux voies de fait judiciaires sur les hérétiques qui oseraient soumettre à examen les fondements intangibles, révélés, sacrés de l'ordre tribal.

L'utilisation du registre cognitif par un membre de la tribu est toujours considérée comme inutile le souverain guide, le Führer, le Duce, le génial Père des peuples, le pape, entouré de ses sages pensent pour vous. Comme inutile donc, voire suspect un bon membre de la tribu ne pense pas, il exécute ce pour quoi il a été programmé. Le registre cognitif est certainement source d'inquiétude, et pas seulement pour les hiérarques. C'est une nouvelle boîte de Pandore que l'on ouvre et dont va sortir, biologiquement programmé, un nouveau couple inséparable la curiosité et l'inquiétude. On l'a vu, le système axial décide de notre présence au monde, nous anime, nous pousse à explorer la niche environnementale (c'est-à-dire en fin de compte la Planète, la «Nature»). Contraints à vivre du nouveau, à le prévoir, à anticiper, nous nous trouvons soumis aux répertoires des souvenirs et des tactiques optimisantes que manipule le système limbique. Ainsi, accrochée à un passé non exempt d'échecs et de culs-de-sac, notre curiosité forcée va de pair avec l'inquiétude, inévitable et nécessaire. Néanmoins, en cette fin de XVIIIe siècle, c'est la curiosité qui l'emporte les « Lumières » brillent avec éclat. Cela vient de loin la borne historique est donnée par le Dictionnaire historique et critique de Bayle (4 volumes de 1695 à 1697). Le mot Aufklarung apparaît sous la plume de Kant en 1785; M. de Riilhière, en 1787, parle de Philosophie des Lumières. Mais de Socrate à Descartes en passant par Montaigne, le libre examen, la soumission au rationnel ou au moins au raisonnable leur sont intimement nécessaires. Leur but n'est pas de remettre en question les traditions religieuses et laïques, de déstabiliser l'ordre tribal : ces « grands hommes » n'ont pas d'ambition politique (même si Montaigne a accepté d'être maire de Bordeaux). Les philosophes, nobles ou roturiers, hommes et femmes, cherchent le meilleur emploi de la vie humaine, essaient d'être réalistes dans l'inévitable soumission à la sexualité, d'utiliser à fond le registre cognitif, et de se soustraire, autant que faire se peut, aux réifications tribales toujours tragiquement centrées par Eros, travesti, et Thanatos, révéré. Leur besoin narcissique d'avoir un public (un salon, des lecteurs), l'ordre assez débonnaire sous Louis XVI, leurs protections (une cour relativement cosmopolite et « éclairée ») font qu'ils n'ont pas encore la sage discrétion qui conviendra si bien, quelques décennies plus tard, aux « happy few » chers à Stendhal. Les gens heureux auront compris, alors, qu'il est nécessaire de se tenir à l'écart du bruit et de la fureur, de l'Histoire de la tribu.

Rousseau occupe une place bien à part dans la galerie des philosophes. Il n'a parlé qu'une seule langue, la nôtre, et avec quel talent! Mais toute sa vie n'est qu'un chaos sexuel et tribal : un père danseur, absent, violent; une mère bafouée; la frontière franco-suisse qui le dichotomise comme sa conversion du protestantisme au catholicisme; des femmes qu'il aime mal (mignon en second chez Mme de Warens, piétiné par la putain vénitienne, procréateur inconséquent, etc.); des difficultés « à se pousser » dans un monde où Voltaire ou Diderot évoluent avec bonheur. Et Rousseau n'est nullement préparé ni conduit à investir dans le cognitif, et à mille lieues de l'affrontement avec ceux qui vont faire naître les sciences, l'industrie, le commerce international. Ainsi, à partir d'un inconscient qui a échappé à la programmation réalisée par l'éducation monotone, rigoureuse, absolue des Frères des ordres enseignants catholiques et français, les rêveries d'un promeneur solitaire vont donner naissance à de merveilleuses réifications de l'imaginaire, à la genèse d'une Utopie, de la tribu idéale. Cette tribu-là n'a évidemment rien de commun avec la société française du moment, surtout comme il la voit : corrompue par le rétablissement des sciences et des arts, structurée par une inégalité inepte, et ainsi séparée de l'état idyllique qui était celui des origines, dans la nature primitive des choses et des êtres. On voit bien comment la nouvelle tribu va fonctionner. Le registre cognitif, suspect depuis la mésaventure d'Adam et Eve, dont l'usage est réservé aux hiérarques ecclésiastiques ne sera qu'entrouvert. Le retour à la Nature et une bonne éducation, essentiellement « négative », visant à mettre Emile à l'abri des trucages et du snobisme (avant même que le mot soit créé il existe!), nécessaires à la hiérarchie tribale pour son confort pervers. Du même coup le couple fatal, Eros et Thanatos, est domestiqué. Jean-Jacques invente les montagnes suisses, le Wandern, le tri des fleurs de la forêt de l'Ile-de-France, qui remplacent avantageusement les jeux et les « parties » de la ville. Le retour à la vie simple nous économise beaucoup d'efforts et nous rend fervents de brouets simples et naturels, de jogging, de méditation transcendentale et d'écologie (on anticipe un peu...). La Franc-Maçonnerie, et sa fille aînée, la Révolution à ses débuts, vont être rousseauistes et promouvoir la merveilleuse devise triangulaire qui va se trouver soumises aux périls d'une nouvelle dérive tribale. Les citoyens de ce futur devaient être libres et égaux en droit. La liberté devient fort vite celle, débridée voire délirante, de l'imaginaire encouragé par l'illusion groupale, par la contagion idéologique, par le consensu des réunions trop longues, trop nombreuses ou simplement trop bruyantes. La seule égalité possible, c'est-à-dire l'égalité narcissique, s'accompagne de l'exclusion des femmes et des jeunes (dont on fait des conscrits) et s'accommode fort bien de nouvelles hiérarchies, avec uniforme, décorations, salaire en rapport et rituels de préséance. L'évacuation de la sexualité en général et des femmes en particulier conduit bien entendu les mâles de la tribu à la fraternité. « Sois mon frère ou je te tue! » C'est Chamfort qui souligne les rapports de cette fraternité-là avec Thanatos et qu'on ne peut séparer le couple inseccable formé avec Eros.

A côté des philosophes libertins aussi vite démodés que le régime de la royauté absolue, à côté de Rousseau et de ses innombrables épigones, il restait, en dehors du tribal, le registre proprement humain du cognitif à feuilleter et à enrichir. On y avait déjà écrit quelques pages, mais sous la surveillance jalouse de l'Eglise (censeur de la Renaissance) et l'enrégimentement sous les couleurs royales (Colbert et ses Académies pour ses savants). Au XVIIIe siècle, en Europe, la quête scientifique s'accélère et s'organise en dehors des tutelles. On connaît bien le caractère ambigu de l'Encyclopédie, du Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Nombre de ses collaborateurs et de ses souscripteurs trouvent leur intérêt à écrire ou à lire les articles philosophiques laissant entendre que toutes les religions qui se prétendent révélées sont des réifications de l'imaginaire. Et, s'ils achèvent ou parcourent les mises au point scientifiques, les descriptions des métiers illustrées par de merveilleuses planches, c'est en pensant, avec Montaigne, que « rien ne presse un Etat que l'innovation ».

Il en va tout autrement avec Lavoisier. Lavoisier ne règle pas ses comptes, mais ceux des autres (il est fermier-général), et, régisseur des poudres et salpêtres, a un grand sens du réel. Pour lui la science n'est pas un corpus de théories acceptables et acceptées parce que raisonnables et logiques. La théorie du phlogistique, saluée comme celle de la gravitation, paraissait donner à la chimie ordre et unité, mais c'était l'unité d'un mot... « Au lieu de ces mots et de ces théories qui rappelaient invinciblement les explications scolastiques et la vertu dormitive de l'opium, Lavoisier ne voulut plus d'autres raisons que des chiffres, des mesures de volume, des poids. Toute sa philosophie fut celle de la balance » (in Bédier et Hazard). A son laboratoire de l'Arsenal, Lagrange, Young, Franklin, Lagrange, Watt viennent assister à ses expériences. Le Traité élémentaire de chimie est non seulement le premier tableau d'ensemble de la chimie, mais l'évangile de la nouvelle science. II situe la science dans l'observation répétée et mesurée, dans l'expérimentation codifiée et quantifiée, bref dans ce que Popper, deux siècles plus tard, rassemblera sous le terme de réfutable (falsifiable en anglais). Une théorie est tenue pour vraie aussi longtemps qu'une de ses conséquences n'est pas réfutée par l'expérience. Une bonne théorie scientifique, facilement utilisable par notre cerveau, est en effet, en règle suffisamment féconde pour donner naissance à de nouvelles expériences dont elle tirera une nouvelle légitimité ou qui conduiront à l'abandonner. La formulation théorique est là pour s'inscrire dans notre inconscient (en dehors de cette mémorisation le savoir, livresque, est évanescent et inutilisable), stimuler notre imaginaire, et suggérer une vérification expérimentale.

Par son appréhension du processus scientifique Lavoisier va s'opposer à Marat. Lavoisier, en rédigeant, en 1775, le règlement de l'Académie des Sciences, s'était efforcé « d'éliminer la médiocrité des talents, le demi-savoir plus dangereux que l'ignorance, le charlatanisme et l'intrigue qui l'accompagnent ». Marat (né en 1743 comme Lavoisier) revient d'Ecosse à Paris avec un diplôme de docteur en médecine écossais et devient le médecin des gardes du corps du comte d'Artois, portant l'épée au côté et se faisant suivre de son domestique... Trois années plus tard, en 1780, il publie un ouvrage consacré à des expériences sur la lumière dans lequel il conteste Newton : ouvrage auquel l'Académie refuse de « donner sa sanction ou son attache » (Registres du 17 mai 1780). Onze ans après, dans ses lettres sur les Charlatans modernes, il va prendre sa revanche en traitant les académiciens de saltimbanques, d'hommes vains, médiocres, « sachant peu de choses, et croyant tout savoir, livrés machinalement aux sciences, jugeant sur parole, hors d'état de rien approfondir, attachés par amour-propre aux anciennes opinions, et presque toujours brouillés avec le bon sens ». Lavoisier est sa bête noire : « le père éternel des petites maisons, (...), sans idée en propre, (...), changeant de système comme de souliers. »

Ainsi apparaît l'antithèse parfaite entre le registre cognitif (scientifique) et le registre tribal où un inconscient programmé par ceux dont c'est la fonction d'injecter les dogmes, de révéler les textes sacrés, d'imprimer les appartenances, alimente un imaginaire monotone qui se manifeste par les comportements, les cris, les danses, la soumission aux totems et aux tabous en usage dans la tribu, soumission entretenue et vérifiée par l'assistance aux fêtes, parades, défilés, cérémonies qu'il est peu prudent d'éluder. Seule la violence est capable de casser le cycle... pour substituer un autre conditionnement tribal au précédent, ce que souligne bien le nom de révolution, l'éternel retour du même, de la même tragi-comédie, du même argument, des mêmes rôles de prêtres et de hiérarques, mais tenus par d'autres acteurs. Jusqu'à aujourd'hui il a été fort difficile aux individus et quasiment impossible aux groupes historiques d'échapper à ce maelstrom plein de bruit et de fureur. De jeunes fanatiques encouragés par des vieux aveuglés de croyances, prédateurs fragiles de prébendes narcissiques et matérielles, font claquer les oripeaux avec lesquels l'imaginaire tribal veut voiler le registre sexuel, tentant de substituer aux désarrois du désir, à l'inquiétude des choix, à la rivalité des pairs, l'organisation groupale, rassurante et excitante à la fois, comme l'est le délire.

Les avatars du tribal

Associer sur les avatars du tribal conduit à dérouler toute l'Histoire sur l'ensemble de la Planète : un vaste programme! Plus raisonnablement on peut focaliser sui trois moments où le conditionnement tribal a été fortement contesté - et sur ce qu'il s'en est suivi.

Le constat christique tel qu'il est consigné par les Evangélistes (en négligeant la partie eschatologique et messianique si l'on est agnostique) montre une parfaite méfiance vis-à-vis du tribal. Il s'adresse à chacun de nous, une fois rendu à César ce qui est à César. Notre réussite existentielle n'est nullement liée à la fidélité aux réifications qui formalisent l'imaginaire traditionnel de la tribu; et le juif de Samarie est heureux d'aider l'autre, avec la complicité récompensée de l'aubergiste; le Sabbath est relativisé comme l'observance apparente de tous les rituels; la sexualité est considérée dans sa fatalité (la lapidation de la femme adultère); les femmes sont les compagnes des hommes et donnent la vie et la parole; les catégories de la tribu (les esclaves et les autres, les citoyens de la tribu et les étrangers) sont la source de frustrations fort réelles et de récompenses illusoires; le pouvoir, la puissance (tribale) sont dérision (la tentation diabolique sur le toit du Temple). Et que le registre cognitif soit à la disposition de l'homme pour qu'il travaille au mieux, la parabole des talents nous le rappelle et prend toute sa valeur dans la bouche d'un ouvrier charpentier. On ne s'étonne pas que jésus, ayant suscité la haine des hiérarques de sa tribu, n'ait pu, avec la complicité d'un apparatchik d'une autre tribu dominante, échapper au supplice. Pendant quelques décennies le message atribal va circuler, propagé par quelques juifs marginaux. Que les lumières christiques capables d'éclairer un chacun, quelle que soit sa tribu, et le conduisant, ipso facto, à relativiser le poids de ses appartenances tribales, voilà qui rend compréhensibles les haines des hiérarques tribaux. Mais qu'un tel message – qui nous invite, à la fois, à la méfiance et la tolérance vis-à-vis de Eros et Thanatos travestis par le tribal - puisse servir de noyau pour cristalliser une nouvelle tribu cela paraît impensable. Et pourtant, après quelques siècles de conciles au bord de la Méditerranée, une hiérarchie inspirée, dépositaire des réifications de l'imaginaire de leurs prédécesseurs pendant mille ans, lance la tribu chrétienne à l'assaut des musulmans, eux-mêmes rassemblés à partir d'une suite aux textes judéo-chrétiens, insufflée au prophète lequel, au moins, n'a jamais occulté ses projets tribaux. Les bûchers de l'Inquisition auront quelque chose de surréaliste. Mais quand la libido du frère Augustin-Martin Luther le conduit à contester la hiérarchie, les luttes intertribales, entre enfants du même Dieu d'amour, vont connaître une ampleur qui ravit les historiens. Pas tellement en France où ce fut dans l'ensemble assez mesquin (la Saint-Barthélemy fut plus atroce que vraiment liquidatrice) mais, dans le Saint-Empire, avec la guerre de Trente ans, on frôla le génocide - pratique tribale oubliée depuis Babylone.

En cette année du bicentenaire les Français ont pu se remettre en tête les avatars de la Révolution qui a conduit d'un ordre tribal aberrant et démodé, à travers Déclaration des droits de l'homme, discours rousseauistes en Loges, célébrations grandioses, au triomphe de Thanatos, du moloch tribal. La mécanisation de la peine de mort, le génocide vendéen en sont les manifestations les plus connues et les plus abhorrées. Ce ne sont pas les plus dramatiques. La mise à la disposition de Bonaparte des mâles portés par les utérus catholiques sous Capet, et des canons Gribeauval fabriqués par les techniciens du Roy va inaugurer ces boucheries si caractéristiques des victoires et des défaites qui vont s'afficher, après deux siècles bien employés, sur une multitude de totems (... et de gares) en Europe. Ce n'est pas notre contribution aux massacres de masse qui constitue le fait le plus contestable, mais bien la contamination de l'Europe par notre maladie nationale le chauvinisme. C'est au nom de la bonne, grande, idéale et vertueuse tribu que Girondins et Montagnards se sont mutuellement massacrés et ont liquidé les mauvais patriotes (une définition suffisamment vague pour être vraiment utile à l'accusateur public). Mais nos vertus républicaines vont être inoculées à nos voisins, à nos assistés colonisés, aboutissant à une série de guerres coloniales et à trois guerres franco-allemandes. Le fascisme et le national-socialisme (ce dernier avec son parachèvement raciste) ont représenté les versions en quelque sorte les plus modernes du nationalisme, du tribal. S'il vous reste quelque doute sur la coextensivité du registre sexuel (Eros et Thanatos) et du registre tribal c'est le moment de penser aux lois raciales et à la Shoah, ces fleurons logiques de la folie tribale ordinaire.

Les lumières, la glasnosti, l'aurore paraissent à l'Est et éclairent la dernière mode tribale en date, la dérive circulaire de l'imaginaire marxiste-léniniste à la canaillerie mafieuse de la société socialiste. Marx abolit les anciennes frontières entre tribus européennes : il internationalise, il annonce l'Europe de cette fin de siècle.., et crée deux nouvelles tribus les travailleurs et les profiteurs, les pauvres et les riches. Cette dichotomie entre les pauvres travailleurs et les riches profiteurs va avoir des conséquences pittoresques. Chaque tribu sécrète sa hiérarchie les riches les banquiers (qui aiment l'argent pour en gagner) et les pauvres les apparatchiks et les représentants du Parti (qui aiment le pouvoir). Cette dernière hiérarchie ainsi mise à l'abri de l'inquiétude et du besoin va dès lors exercer son pouvoir absolu, administrer pour le plus grand bien et la grandeur de la tribu, avec de redoutables effets pervers. Passons sur les constructions néo-versaillaises, pyramidales ou babyloniennes dont ont été accablées les nouvelles tribus; même chez nous, à Paris, la hiérarchie marxiste n'a pas échappé à la planification, dans la fièvre, d'un opéra (une circuiterie sans logiciel), d'une pyramide (une fantaisie amusante et chère) et d'un bunker-palace géant pour fermiers généraux micro-informatisés. Mais du fait que grâce à la vigilance vertueuse de la classe politique le travail ne peut plus enrichir, et que la planification bureaucratique interdit le jeu dynamisant de l'innovation et de la concurrence, ces sociétés deviennent ou redeviennent celles du besoin et de l'ennui. Ce n'est guère que dans la conception et la réalisation des armements nécessaires au traitement de la fièvre obsidionale des leaders que les talents peuvent s'exprimer.

Gorbachev semble avoir définitivement(?) ouvert les portes qui donnent sur un monde détribalisé. Il n'est pas très difficile d'expliquer ce geste. D'abord il y a la planétarisation, la circulation rapide de l'information, des gens, des objets, circulation qui va s'amplifiant chaque jour avec l'utilisation des jets gros porteurs, des satellites, la chute des murs et des exclusives linguistiques. Depuis 89 la démocratie s'est rodée et répandue, avec son avantage majeur, la déstabilisation permanente de la hiérarchie confrontée à l'innovation libératrice; et le moment est proche où le doublement de tout mandat électoral sera impossible, faisant de la participation politique un honneur ou un devoir, mais pas une carrière. La libération de la femme par la contraception résout du même coup le problème de son esclavage et celui de la surpopulation. Jointe au progrès technique, demain à la robotisation généralisée, elle annonce la fin du monde du besoin, ce précieux alibi cher aux dictatures marxistes et aux prédicateurs engagés dans un racolage culpabilisateur.

Ce Nouveau Monde n'est pas si facile à habiter pour le Primate humain qui, depuis si longtemps, avait ses habitudes dans sa vieille et bonne tribu et où se faisait, sans heurt, indéfiniment identique, la circulation entre l'inconscient, l'imaginaire et le manifeste, parfaitement congruents. Le pain n'est plus une récompense; il faut suivre un régime. Les jeux ne sont plus l'occasion d'un bain de foule (où il faut craindre les hooligans) mais bien celle des hésitations devant la variété disponible immédiatement ou en stock : et c'est le refuge dans la gélule vespérale de benzodiazépine. Les baumes et prothèses narcissiques ne sont plus ce qu'ils étaient qui se dérangerait pour participer à un pique-nique présidentiel ? Les tenues officielles perdent leurs brocarts et cèdent la place à une sémiotique écologique (la barbe, le col ouvert, le blouson du trappeur). Les titres cognitifs, de Polytechnique à un Doctorat, ne sont plus que des tickets d'entrée dans la vie; et il faut choisir une trajectoire sans risque et ennuyeuse dans un management routinier, ou l'acceptation du jugement du marché où l'on apprend bien vite que « l'Enfer c'est les autres ». Le travail n'est plus une nécessité, n'est pas un droit, mais un privilège réservé aux seuls performants qui, en faisant le mieux qu'ils peuvent, font mieux que les autres. Les femmes, toujours plus belles et plus libres, poussent les mâles les plus incertains vers un imaginaire puérilement pervers et la distribution homosexuelle des rétrovirus mortifères. Ou c'est l'engluement dans les réifications de la culture, du « soft » : on devient champion du dérisoire, arbitre des élégances et des modes, pilier de musées, ces cimetières de l'art, ou intoxiqué de voyages, de départs, accroché par ces dealers d'un genre spécial que sont les vendeurs de « tours ». Encore ces voyages-là sont-ils préférables aux voyages chimiques que depuis Noé, les plateaux andins et le pavot, l'homme, dans sa compulsion à fuir le réel, a toujours goûtés. Pourquoi cette fuite devant le réel? Très simplement pour la raison que l'éducation tribale est centrée sur de l'imaginaire réifié, occultant le registre sexuel, et censurant le registre cognitif.

Actualité d'une bicentenaire

C'est ainsi que le moment est venu de célébrer la devise de la Société Philomathique. Avouons qu'à première lecture on la voit très bien, cette devise, à l'entrée du préau du patronage laïque ou comme nom d'une modeste Loge de province. Cela ne change rien au fait que les Pères fondateurs nous ont fourni les bons repères afin que, échappés ou insensibles aux sirènes entretenues par la tribu, nous puissions goûter pleinement notre traversée existentielle.

Point n'est besoin de souligner que cette Société est résolument atribale. Elle n'est pas nationale, mais de Paris et parle français. Il n'existe pas de hiérarchie mais un bureau coopté. On ne fait pas campagne pour en faire partie, on accepte d'en être, si on en a le désir, lorsque l'on est prié, après un voyage scientifique manifestement honnête. Les obligations sont nulles, sauf à faire au moins une conférence, à verser la cotisation annuelle (100 F 1989 par an), et à payer son écot quand on est là. II n'y a pas de rituel, pas de sexisme (les femmes sont admises comme auditrices invitées et membres)... et pas de local : la réunion a lieu là où l'on peut dîner et présenter des documents. Sa dernière pérégrination la situe, paradoxalement - provisoirement? - sous des lambris napoléoniens.

L'ÉTUDE constitue le seul moyen de nous préparer à affronter le réel dans le monde moderne. Nous rêvons de l'expression naturelle de notre génie, de performances brillantes, lucifériennes. En fait, seul un entraînement intensif peut nous donner une chance de nous classer, un moment, de manière honorable parmi ceux qui, sur la Planète, poursuivent les mêmes buts et les mêmes travaux, ou réussissent à produire les objets qui trouvent preneur et nous enrichissent.

L'AMITIÉ est ce qui reste quand on s'est débarrassé de ses haines tribales, si inconscientes et incontrôlables, de ses transferts infantiles sur les chefs charismatiques, et que l'on a mesuré le caractère aveuglant, animal, inhumain du registre sexuel. Alors vous pouvez retrouver les joies que va vous dispenser le registre cognitif: vous allez être curieux pour savoir, et anxieux de savoir, pour faire, pour vivre.

Citoyens! Citoyennes! Nous sommes en 1990. Avec la Société Philomathique de Paris : halte au tribal! ÉTUDE ET AMITIÉ!

Claude LIORET, Propos d'un philomathe sur l'épistémologie

Propos d’un philomathe sur l’épistémologie

Par Claude LIORET, philomathe

L'efficacité concrète de la démarche scientifique

Les scientifiques ont pour vocation de faire émerger des connaissances nouvelles relatives à l'ensemble des éléments constituant l'Univers. La nature de ces connaissances retient particulièrement l'attention, en effet :

- faisant l'objet d'un consensus, elles ne souffrent pas la contradiction; il s'agit d'un critère, nécessaire mais non suffisant, de définition; si une notion fait l'objet de controverses, elle ne peut alors recevoir la qualification de scientifique; Descartes (1) s'exprime ainsi :

Dans les sciences, en effet, il n'y a peut-être pas de question sur laquelle les savants n'aient été souvent en désaccord. Or, chaque fois que sur le même sujet, deux d'entre eux sont d'un avis différent, il est certain que l'un des deux au moins se trompe; et même aucun d'eux, semble-t-il, ne possède la science, car si les raisons de l'un étaient certaines et évidentes, il pourrait les exposer à l'autre de telle manière qu'il finirait par le convaincre à son tour;

- elles sont généralement à la base d'applications technologiques performantes ayant profondément bouleversé les conditions de vie de l'homme sur terre; cette constatation relève du lieu commun.

Le premier point doit être très nuancé. L'unanimité relève essentiellement des spécialistes, c'est-à-dire des personnes ayant des notions très précises des problèmes posés et des solutions proposées. De plus, l'histoire des sciences montre que des acquis considérés comme bien établis ont dû être abandonnés; mais ce sont les scientifiques qui en ont ainsi décidé.

Le second point constitue justement l'argument le plus puissant en faveur de la validité des produits de la science, donc de leur acceptation unanime.

Le propos des fondateurs de la Société Philomathique était bien de participer au développement de connaissances certaines et de se réunir pour s'informer mutuellement, dans un contexte d'amitié, tant des résultats nouveaux que des problèmes en cours. Les philomathes sont convaincus de l'efficacité concrètement perceptible de la démarche intellectuelle des scientifiques. Ils ne peuvent se désintéresser de l'étude de ses processus.

Les scientifiques contemporains manifestent assez peu d'intérêt pour l'épistémologie

II semblerait, a priori, que les scientifiques eux-mêmes, pratiquant quotidiennement actions et réflexions conduisant à l'augmentation du savoir, soient les mieux placés pour analyser et décrire celles-ci. Or ce n'est pas le cas. L'épistémologie, discipline traitant précisément de ces questions, n'est pratiquement pas enseignée dans les sections scientifiques (ex-facultés des sciences) des universités françaises; mais, dans les sections philosophiques (relevant des ex-facultés des lettres), son enseignement est intégré dans le cursus des étudiants en philosophie.

Une des raisons de la réelle désaffection des hommes de science pour les problèmes épistémologiques provient du manque de temps disponible. Ces derniers doivent mener leur recherche dans des conditions de concurrence très vive; ils sont dans la nécessité de faire accepter leurs résultats, auprès de la communauté scientifique, par des publications d'articles et des exposés lors de réunions internationales. Pour obtenir les moyens financiers et humains nécessaires à cette activité, ils sont astreints à présenter des justifications, tant scientifiques qu'administratives, auprès des instances délivrant ceux-ci. Les chercheurs confirmés sont requis pour évaluer, à toutes sortes de niveaux, la recherche des autres : ils font partie de jurys d'examens, de recrutement, d'avancement; au sein de comités de lecture de journaux spécialisés, ils décident l'acceptation ou le refus de publier de nouveaux résultats; des comités d'évaluations, auxquels certains d'entre eux participent obligatoirement, jugent de la qualité des travaux de grands laboratoires et même, depuis une date récente, d'institutions aussi vastes qu'une université.

De plus, les membres de l'enseignement supérieur, constituant une proportion importante du personnel chercheur, doivent assurer un service pédagogique. Enfin, compte tenu de leur compétence, leur avis est sollicité par les pouvoirs publics pour toutes les questions relevant de la politique scientifique de la nation. Tout cet ensemble d'activités exige impérativement d'être parfaitement au courant de l'évolution de la discipline dont ils sont spécialistes, ce qui impose la lecture assidue d'une masse considérable de publications venues du monde entier. L'emploi du temps d'un scientifique en activité est extrêmement chargé; celui-ci ne dispose pas de la sérénité nécessaire pour une réflexion approfondie sur les modalités de la démarche intellectuelle lui permettant d'atteindre la finalité de sa fonction, qui est d'accroître les connaissances.

Les conditions actuelles de la pratique scientifique ne facilitent guère la genèse d'ouvrages de réflexion tels que l'Introduction à la médecine expérimentale de C. Bernard, illustre philomathe, ou Science et hypothèse de H. Poincaré.

Les théories récentes des épistémologistes

Ce sont donc les philosophes épistémologistes qui consacrent leur activité à ce genre d'étude. Ces dernières décennies, différentes théories ont été proposées. Un épistémologiste australien, A. F. Chalmers, élève de K. Popper et de I. Lakatos, en présente un exposé synthétique dans un ouvrage édité en français (2).

Ayant participé au développement d'une discipline expérimentale, en l'occurrence la Physiologie des plantes, et ayant lu les principaux ouvrages exposant ces théories, j'ai éprouvé le sentiment que ces philosophes avaient une vision un peu déformée sur la manière de procéder des scientifiques. Ne pratiquant pas directement la recherche, ils n'en ont qu'une vue extérieure. Leurs apports sont certainement très constructifs, mais d'un caractère à mon sens trop théorique; ils me paraissent utiliser d'une façon exagérée le principe du tiers exclu : si les épistémologistes jugent une proposition insuffisante, ils ont une tendance à l'éliminer, à la considérer comme non valable.

Je pense que chacune de ces propositions correspond à une partie de la démarche intellectuelle des scientifiques. Celle-ci est relativement complexe, comprend plusieurs étapes, chacune faisant appel à des principes différents, lesquels ne sont donc pas nécessairement exclusifs.

La « faillite de l’inductivisme»

L'intitulé du présent paragraphe fait l'objet des deux premiers chapitres de l'ouvrage de Chalmers, lesquels reprennent une idée force de K. Popper (3) , déjà développée au XVIIIe siècle par D. Hume (4), à savoir que l'induction amplifiante ou globalisante n'a aucun fondement logique et, de ce fait, ne peut rendre compte de l'efficacité de la démarche scientifique. Le problème est discuté par P. Jacob (5) qui analyse un ouvrage de Popper récemment traduit en français. Avant d'aller plus avant, il convient de noter que ni le terme d'inductivisme ni celui d'inductionnisme ne figure dans les dictionnaires de la langue française, aussi il ne semble pas raisonnable de les utiliser.

La méthode inductive, qui a été codifiée par F. Bacon (6) puis par J. S. Mill (7), postule que ce qui a été constaté, à partir d'un nombre très important mais toutefois fini de cas, et ce sans exception, peur être étendu à tons les cas analogues qui se représenteront. L'énoncé devient une loi qui se veut universelle et possède un pouvoir de prédiction infaillible. Or il est avéré que l'on ne peut tenir pour certaine l'assertion selon laquelle « ce qui est vrai pour l'ensemble des n cas constatés à un moment donné le sera pour le (n + l)-ième cas à venir » . Popper cite l'exemple de Pythéas de Marseille qui, lors de ses voyages, avait dépassé le cercle polaire et ne fut pas cru par ses compatriotes lorsqu'il prétendit avoir atteint une région où le soleil ne disparaissait pas à l'horizon.

Les scientifiques sont bien conscients des limites de l'utilisation de l'induction. L'observation objective, c'est-à-dire donc la perception est la même quel que soit l'observateur, a imposé l'introduction de deux notions corrigeant les insuffisances et les abus de la méthode.

La notion de limites de validité implique que le contenu d'un énoncé n'est valable qu'entre certaines conditions limites, lesquelles doivent figurer dans ledit énoncé. Ainsi, le libellé - « Pour tout observateur terrestre, le soleil apparaît le matin et disparaît le soir » - n'est pas valable, car il pèche par omission; au contraire, l'énoncé - « Pour tout observateur terrestre localisé entre les deux cercles polaires, le soleil (ou en cas de ciel nuageux, la lumière due au soleil) apparaît le matin et disparaît le soir » - demeure parfaitement valable et n'a jamais été infirmé depuis que l'humanité existe. Des limites de validité ont été ainsi introduites à propos de la Mécanique classique qui, pendant près de deux siècles, représentait la théorie fondamentale de la Physique; ses lois sont parfaitement adéquates pour rendre compte des phénomènes, a / dont les vitesses sont nettement inférieures à celle de la lumière, b / dont les quantités d'action (grandeur physique résultant du produit d'une énergie par un temps) sont nettement supérieures à la constante de Planck h. Lorsque les vitesses sont proches de celle de la lumière, la mécanique relativiste doit être appliquée; lorsque les quantités d'action sont voisines de h, il est nécessaire d'utiliser les relations de la mécanique quantique.

La notion d'événement fréquentiel, ou plus improprement d'événement statistique, introduit le fait que, un ensemble de conditions précises étant réunies dans le temps et l'espace, un phénomène également précis se produit, mais seulement un nombre de fois inférieur à celui de la conjonction effective des conditions nécessaires; malgré les circonstances favorables, l'événement ne se réalise pas toujours, il n'est observable qu'avec une certaine fréquence. Celle-ci peut être extrêmement faible. Ainsi, lorsqu'une population de bactéries est cultivée sur un milieu contenant une substance mortelle pour ces organismes, un antibiotique par exemple, on constate que l'une d'elles survit sur dix millions à cent millions qui sont tuées. La survivante se multiplie et génère une population d'individus résistants. Cette expérimentation met en évidence deux phénomènes, chacun ayant une fréquence complémentaire de l'autre (la somme des fréquences étant égale à un). Le premier est l'effet bactéricide du poison, il survient avec une fréquence de 99 999 999 pour cent millions; le second est l'existence de bactéries résistantes, sa fréquence est de 1/100 000 000. Ce dernier est répétitif, une nouvelle expérimentation donne des résultats analogues.

La prise en compte, par les scientifiques, d'une donnée quelconque exige précisément sa répétitivité. Comme cela a été signalé plus haut, un fait scientifique est nécessairement objectivement observable sa perception, par des observateurs différents, doit être la même. L'induction, dans le cadre de limites définies et modifiables, avec correction probabiliste, est fondamentalement liée à la démarche scientifique. Le fondement du raisonnement scientifique est constitué d'énoncés rendant compte d'observations maintes fois répétées. Des millions de lycéens et d'étudiants ont réalisé ces observations dans le cadre des enseignements pratiques qui leur ont été dispensés. Une expression telle que « Faillite de l'inductivisme » ne paraît pas très réaliste.

L' « imprégnation théorique des énoncés d'observation »

Une seconde idée, concernant les énoncés d'observation prémisses nécessaires des raisonnements scientifiques, est émise également avec une certaine insistance par plusieurs épistémologistes contemporains (cf. N. R. Hanson (8), A. F. Chalmers (9) ). Ceux-ci prétendent que de tels énoncés ne constituent jamais la simple exposition d'observations purement empiriques, que nécessairement ils comprennent une partie plus ou moins apparente de conception théorique. Chalmers s'exprime ainsi :

Ainsi les énoncés d'observation seront toujours formulés dans le langage d'une théorie et seront aussi précis que le cadre théorique ou conceptuel qu'ils utilisent.

On peut remarquer en passant que cet auteur, qui dans les pages précédentes de son livre pourfend avec vigueur les inductionnistes naïfs, n'hésite pas à pratiquer la méthode inductive en utilisant le quantificateur universel « toujours ».

Cette doctrine aboutit à la conclusion selon laquelle les énoncés d'observation, ne pouvant être formulés que dans un contexte théorique donné, ne sont donc pas premiers, ils ne peuvent donc pas être considérés comme matériaux de base d'une connaissance élaborée.

Il est indéniable qu'actuellement la très grande majorité des nouveaux faits, acquis dans les laboratoires et présentés sous forme d'énoncés d'observation dans les revues spécialisées, résultent de la mise en oeuvre de programmes de recherche élaborés dans le cadre des conceptions théoriques en cours. Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin lorsque seront discutées les idées de T. S. Kuhn et de I. Lakatos.

Mais il me paraît non moins évident que, même si un fait objectivement observable a été acquis suite à un processus intellectuel faisant intervenir certaines considérations théoriques, il garde une indépendance vis-à-vis de ces dernières. L'énoncé le décrivant doit faire mention a / des conditions techniques permettant son observation; b / des événements effectivement et objectivement constatés. Ces données, susceptibles le plus souvent d'être rédigées dans un langage évitant les termes théoriques, constituent bien en elles-mêmes des éléments de la connaissance.

La doctrine de l' « Imprégnation théorique » me paraît souffrir de plusieurs omissions :

- ses adeptes semblent avoir oublié que la démarche scientifique a eu nécessairement un commencement et que celui-ci n'a pu utiliser, comme matériaux, que des faits d'observation relevant du sens commun; des énoncés, tels que « l'échauffement de l'eau provoque une agitation de celle-ci avec formation de bulles et émission de vapeur », ou « les oiseaux pondent des oeufs et le développement de leurs jeunes débute à l'intérieur de ceux-ci », sont des énoncés sans contenu théorique et appartenant cependant au domaine de la connaissance scientifique;

- ils ont également oublié que la démarche scientifique n'a pu s'élaborer qu'après une élimination, souvent douloureuse, des cadres théoriques antérieurs, lesquels étaient de nature mythique ou religieuse (cf. G. Bachelard) (10) ;

- ils ne tiennent pas compte des cas particulièrement intéressants de contradiction entre les nouveaux faits et les conceptions théoriques du moment; ainsi je propose aux philosophes, niant la valeur purement empirique de certains énoncés, de réfléchir sur celui qui suit et qui rend compte d'une découverte fondamentale due à H. Becquerel « Un certain type de caillou (en l'occurrence la pechblende), maintenu à l'obscurité la plus totale, déposé sur une enveloppe parfaitement opaque aux rayons lumineux et contenant une plaque photographique, provoque une impression de la couche photosensible de cette plaque. » il s'agit bien d'un fait parfaitement objectif et répétitif, mais en totale opposition avec l'ensemble des théories admises à l'époque; ce fait de pure observation n'en a pas moins entraîné des modifications considérables sur les conceptions théoriques concernant la structure de la matière.

Le « réfutationisme »

Ce terme, ainsi que ceux de faillibilisme et de falsificationisme (en français l'usage de ce dernier devant être absolument refusé), désigne le point fondamental de la pensée de K. Popper (11). Une interprétation théorique, permettant une intégration cohérente de faits observables et ainsi une meilleure compréhension de l'Univers, n'a d'intérêt que si elle est susceptible d'être testée. Les tests consistent essentiellement en ce que l'ensemble théorique proposé permette de dégager, par déduction, des faits observables non encore connus. La mise en évidence expérimentale de tels faits renforce la théorie; l'impossibilité d'une telle mise en évidence et, surtout, l'apparition de données contradictoires l'éliminent (réfutent, rendent fausse, falsify). Popper insiste sur les résultats négatifs des tests. Une réponse positive ne constitue qu'un argument en faveur de la théorie, alors qu'un résultat négatif prouve la fausseté de celle-ci.

Ces idées sont très profondes, les scientifiques expérimentaux sont pratiquement unanimes pour en reconnaître le bien-fondé. La tradition empiriste des Anglo-Saxons, représentée en France par la pensée positiviste, imprègne nettement l'esprit des chercheurs s'adonnant aux sciences de la Nature. Le qualificatif, possédant une connotation péjorative certaine, de « gratuite » est attribué à toute hypothèse ne pouvant être soumise à un test de vérification. De nombreux journaux scientifiques refusent, lors des demandes de publications spécialisées, les discussions contenant de telles hypothèses; ne sont retenues que les propositions jugées « opératoires », c'est-à-dire débouchant sur des observations ou des expérimentations inédites potentielles.

Bien qu'en fait les scientifiques aient toujours pratiqué inconsciemment cette méthode, et bien avant Popper qui a formulé ces idées avec une grande force, il semble que ce soient les philosophes américains qui aient, les premiers, attiré l'attention sur la nécessité de l'aspect pragmatique des propositions interprétatives.

Vers 1830, A. B. Johnson (12) affirme qu’« une théorie sans conséquence pratique est dénuée de signification ». C. S. Peirce (13) écrit en 1879 :

On apprend ce que signifie un énoncé en étudiant les conséquences pratiques qu'entraîne son affirmation.

Popper insiste, avec quelques raisons, plus sur l'aspect « possibilité de réfutation » que sur celui de « possibilité de vérification ». II faut noter alors une discordance avec le vécu psychologique des scientifiques. La proposition d'une hypothèse nouvelle crée souvent, chez son auteur, un état émotif celui-ci comprend à la fois de la joie, résultant de la satisfaction d'avoir émis une idée originale, et de la crainte, pour avoir éventuellement commis une faute logique dans le raisonnement ou pour avoir omis, par ignorance, la prise en compte d'un élément rendant sans objet sa proposition. Il espère, avec une certaine intensité, une réponse positive qui augmentera sa joie et éliminera ses craintes; il ne recherche absolument pas une réfutation. Dans un laboratoire, l'ouverture d'une bouteille de champagne, pour fêter un résultat expérimental conforme à une prévision théorique, se pratique à l'occasion; ce genre de manifestation ne symbolise pas du tout un désir d'infirmation. De fait, il ne paraît pas y avoir une contradiction fondamentale entre « vérifier » et « réfuter »; les deux notions correspondent à « contrôler l'intérêt pour la connaissance ». La querelle, si querelle il y a, équivaudrait à celle voulant opposer « vider » et « remplir » lorsqu'il s'agit de « transvaser ».

Les « paradigmes et les révolutions scientifiques »

Le titre de ce paragraphe recouvre les idées de T. S. Kuhn (14), qui montre comment les scientifiques mènent leur recherche en référence constante à des systèmes théoriques, nommés paradigmes, faisant l'objet d'un consensus de la part de la communauté des chercheurs.

Dans le cadre d'une discipline donnée, ce concept correspond à l'intégration des très nombreux éléments de connaissance en un système (ensemble dont les éléments sont unis par des relations) édifié à partir d'un nombre limité de propositions fondamentales. La valeur d'un tel édifice est assise sur la possibilité d'en déduire, de façon absolument rigoureuse et cohérente, le maximum si ce n'est la totalité des multiples données établies. La « Théorie atomique » pour la Chimie, la « Mécanique quantique » pour la Physique, la « Théorie de l'évolution » et le concept de « Programme génétique » pour la Biologie, etc., représentent des paradigmes fondamentaux.

L'ensemble de la vie professionnelle d'un scientifique se déroule dans le contexte du paradigme dominant. Sa formation de base lorsqu'il est étudiant, la littérature spécialisée dont il doit prendre connaissance, les discussions avec ses collègues, etc., conditionnent son esprit dans le même sens. Toutes les activités de recherche, comprenant la mise au point des projets expérimentaux, l'analyse des résultats, leur interprétation, se font en référence constante au paradigme qui constitue le guide permanent et implicite de la réflexion de chacun. Il en résulte une forme de pensée communautaire particulièrement enracinée. Kuhn qualifie une période, pendant laquelle la recherche se déroule ainsi, de « période de science normale ».

La situation devient particulièrement intéressante lorsque apparaissent des faits nouveaux qui, en première analyse, ne peuvent s'intégrer de façon cohérente dans le moule de la théorie dominante en cours. L'existence de ces anomalies crée un état de crise; celui-ci peut être résorbé, soit par une adaptation du paradigme rétablissant la cohérence, soit par une révolution engendrant un système paradigmatique entièrement inédit. Ce dernier devra intégrer tant les anciens faits que les nouveaux. Une telle révolution, réalisée le plus souvent par des esprits jeunes, se heurte à l'opposition des personnes trop imprégnées des conceptions anciennes, lesquelles avaient donné entière satisfaction jusque-là. Si la théorie nouvelle a un grand pouvoir d'intégration ainsi qu'un grand pouvoir de prévisions, si une partie de celles-ci se trouvent vérifiées, elle deviendra le nouveau paradigme, base d'une nouvelle période de science normale.

Le concept de paradigme correspond certainement à une réalité effective, mais semblant ne concerner seulement que les sciences de la Nature. R. Boudon (15) déplore ainsi l'absence, en Sociologie, de tels systèmes théoriques de référence. Le vécu professionnel des chercheurs correspond bien aux descriptions de Kuhn. Ainsi, lors de la formation des étudiants, les exercices proposés par les enseignants sont généralement artificiels : leur construction est telle que les solutions soient parfaitement conformes aux paradigmes en cours; l'introduction de données réelles, qui nécessiteraient de nombreuses corrections dues à certaines contraintes expérimentales, est estimée susceptible de perturber les jeunes esprits.

En tant que biologiste, le concept de révolution scientifique me paraît d'une portée moins générale que celui de paradigme. Il est certain que l'héliocentrisme de Copernic remplaçant le géocentrisme de Ptolémée, la relativité éliminant le caractère d'absolu attribué aux notions d'espace et de temps, la mécanique quantique montrant qu'onde et corpuscule correspondaient à deux facettes différentes d'une même entité, ont traumatisé beaucoup d'esprits. Sans aucun doute, ces révolutions furent d'une ampleur considérable et remirent complètement en question des idées scientifiques antérieures. Mais, à mon sens, l'apparition d'un nouveau paradigme relève plus souvent du « Grand bond en avant » que de la « Révolution »; elle ne remet pas en cause les idées précédentes, mais les place dans un ensemble beaucoup plus puissant quant au pouvoir de déduction. La théorie de Newton n'infirme en rien le système de Copernic, les lois de Kepler, la mécanique galiléenne. Les théories relativiste et quantique admettent que, dans des limites définies, la mécanique classique représente une approximation satisfaisante. En biologie, la théorie de l'évolution a certes provoqué beaucoup de trouble et d'émotion, mais la conception fixiste rejetée correspondait à une croyance religieuse et non à une théorie scientifique; les esprits étaient imprégnés de l'idée selon laquelle Dieu avait créé les espèces vivantes une fois pour toutes. Le concept de programme génétique, qui possède une capacité interprétative considérable, n'élimine aucune des conceptions de base de la biologie. Il éclaire même, à mon sens de façon remarquable, l'idée ancienne purement nominaliste et tant décriée de «force vitale»; il suffit, pour s'en convaincre, de relire les paroles suivantes de C. Bernard (16), écrites il y a plus de cent ans :

Les phénomènes vitaux ont bien leurs conditions physico-chimiques rigoureusement déterminées; mais en même temps, ils se subordonnent et se succèdent dans un enchaînement et une loi fixés d'avance ils se répètent éternellement avec ordre, rigueur, constance et s'harmonisent en vue d'un résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu... il (l'être vivant) semble dirigé par quelque guide invisible dans les routes qu'il suit et amené à la place qu'il occupe.

A l'époque où ces lignes ont été écrites, ce « guide invisible » représentait une formidable énigme. Ce texte illustre comment, au cours du développement scientifique, la nécessité d'un système d'explication rationnelle peur être fortement ressentie.

La « méthodologie des programmes de recherche »

Sous cette dénomination, I. Lakatos (17) expose des conceptions qui, à mon avis, regroupent des idées que l'on retrouve tant chez K. Popper que chez T. S. Kuhn. Pour Lakatos, le concept de «noyau dur » d'un programme de recherche est constitué d'un ensemble d'énoncés théoriques considérés comme parfaitement établis et inattaquables; cette notion me paraît être assez proche de celle de paradigme. Le caractère irréfutable (infalsifiable) du « noyau dur » représente ce que l'auteur appelle 1' « heuristique négative » du programme. Des hypothèses auxiliaires, des conditions initiales données constituent la « ceinture protectrice » du noyau dur. A cet ensemble, servant d'assise et représentant une sorte d'axiomatique, Lakatos ajoute l'« heuristique positive » comprenant une série de propositions expérimentales, basées éventuellement sur des hypothèses inédites, pouvant matériellement être réalisées; ces dernières visent à améliorer la connaissance des conséquences du « noyau dur ». Le programme n'est considéré comme sérieux que si les propositions de l' « heuristique positive » sont susceptibles d'être soumises à des tests de vérification. On peut noter que Lakatos semble préférer cette dernière notion à celle de réfutation.

Lakatos décrit assez correctement, mais avec peut-être un langage que l'on peut juger un peu trop technique, la structure des programmes de recherche. Actuellement, l'obtention de moyens permettant de poursuivre une activité scientifique impose, aux laboratoires, la présentation détaillée et structurée de tels programmes. De méchantes langues disent que certains chercheurs passent plus de temps à proposer des programmes qu'à en réaliser !

Une première remarque sur ces conceptions est que l'auteur se place dans une situation de « science normale ». Contrairement à Kuhn, il postule l'irréfutabilité du « noyau dur ». Depuis les crises du début du siècle, marquées par les avènements successifs de la relativité puis de la théorie quantique, les scientifiques sont devenus très prudents; la possibilité d'une profonde remise en cause n'est pas souhaitée, mais ne peut être écartée. Ce qui semble intouchable dans l'édifice scientifique est représenté par l'ensemble de ce qui est désigné par le simple mot de faits, c'est-à-dire d'objets ou d'événements objectivement et répétitivement observables (cf. plus haut). La description de ces faits, utilisant nécessairement le langage humain, se traduit par des énoncés que les épistémologistes ont qualifiés de façon variée: énoncés d'expérience (Cercle de Vienne) (18) , énoncés protocolaires (R. Carnap) (19) , énoncés de base (K. Popper) (3) , énoncés d'observation (A. F. Chalmers) (2) . Un paradigme peut être éventuellement éliminé si des« faits » inédits ne sont pas en cohérence avec lui. Mais le nouveau paradigme, qu'il faudra substituer à l'ancien, devra intégrer la totalité des faits acquis à l'instant donné. L'édification d'une telle synthèse peut représenter une difficulté colossale. Ceci explique le maintien de paradigmes non complètement satisfaisants. La fable suivante, due à Lakatos (17), est souvent citée dans la littérature épistémologique. Un astronome, voulant rendre compte d'aberrations (par rapport aux lois newtoniennes) de la trajectoire d'un astre, explique celles-ci par la présence d'une planète, de petite taille mais de grande masse, non observable par les télescopes actuels; après la construction, fort onéreuse, d'un instrument puissant, l'observation de la région concernée ne confirme pas l'hypothèse; l'astronome suppose alors que les effets aberrants sont dus à un nuage de poussières cosmiques; l'envoi, encore plus onéreux, d'une sonde spatiale infirme cette seconde interprétation; une troisième est alors proposée, etc. L'autre type de démarche consiste évidemment à rechercher si le phénomène observable ne peut pas être interprété dans le cadre d'une théorie inédite, différente de la Mécanique céleste classique; la construction intellectuelle nouvelle devra nécessairement expliquer, avec une totale cohérence, l'énorme quantité de « faits » en accord avec les lois de Newton. La théorie d'Einstein a précisément réussi cette gageure.

La « théorie anarchiste de la connaissance »

P. Feyerabend (23) est connu pour avoir proclamé que la science est essentiellement une entreprise anarchiste, à laquelle il n'est pas possible d'attribuer une quelconque méthodologie. Aucune théorie ne réussit à expliquer convenablement la démarche scientifique. Etant donné la complexité de l'histoire des sciences, il semble vain de dégager des règles générales. L'idée de telles règles, pour l'acquisition des connaissances, serait à la fois utopique, car ne correspondant à rien de ce qui se passe effectivement, et pernicieuse, car éliminant des méthodes non orthodoxes mais éventuellement fécondes. La seule règle qui survit est tout est bon. Ce point de vue apparaît comme très paradoxal par rapport aux idées reçues!

Il semble difficilement contestable qu'une bonne partie des assertions de Feyerabend puissent être jugées inacceptables; j'en citerai trois.

Devant la nécessité qu'ont les scientifiques de choisir entre plusieurs théories, l'auteur prétend que, la comparaison logique n'étant pas possible, ce sont « les jugements esthétiques, les préjugés métaphysiques, les désirs religieux, bref les désirs subjectifs », qui déterminent le choix. Une telle affirmation semble en totale contradiction avec l'observation courante. Les scientifiques sont des « humains », avec une grande variété de qualités et de défauts; les sensibilités sont très diverses, certaines sont « de droite », d'autres « de gauche »; leur population comprend des croyants, des agnostiques, des athées; les sensibilités artistiques de chacun sont très variées. Mais si un paradigme domine, tous les spécialistes y adhèrent, quelle que soit leur affectivité. Plusieurs raisons justifient l'adhésion à un ensemble théorique :

- la cohérence, c'est-à-dire le respect le plus absolu possible du principe de non-contradiction;
- l'intégration du plus grand nombre de faits dans le système théorique proposé;
- la fécondité, c'est-à-dire la capacité d'intégrer de nouveaux faits; cette qualité n'intervient qu'a posteriori, elle assure le ralliement des hésitants.

Ces raisons ne relèvent absolument pas de la subjectivité! A titre d'exemple, la théorie dite du Big Bang (24) permet l'intégration cohérente d'au moins cinq données différentes :

- la validité de la théorie de la Relativité générale;
- le décalage vers le rouge des raies des spectres d'émission des galaxies;
- l'existence d'un rayonnement cosmique fossile;
- la composition atomique de l'Univers;
- le refroidissement de l'Univers prouvé par le maintien des agrégats matériels structurés.

La force de ces arguments impose, aux scientifiques refusant l'existence d'un Dieu créateur, la prise en compte de la théorie qui comprend la notion d'un commencement, d'un temps zéro, idée ayant un petit parfum de création. Inversement, les biologistes professant l'une des fois judéo-chrétiennes ne mettent pas en cause l'Evolution, concept tout à fait contraire à la lettre des Ecritures.

Feyerabend met en doute la supériorité de la science vis-à-vis d'autres formes d'interprétation telles que la magie ou les mythes. On ne peut répondre que par l'argument pragmatique lequel, basé sur la quantité et la performance des applications technologiques issues de la connaissance scientifique, est incontournable. Si, ce que je ne crois pas, la magie a réussi à envoyer des hommes sur la Lune, les témoins d'un tel événement ne sont pas connus, alors que plus d'un milliard d'êtres humains ont pu suivre, sur leur téléviseur, le déroulement de la mission Apollo.

Un troisième point inacceptable consiste en l'affirmation selon laquelle la science est la plus dogmatique des institutions religieuses et qu'il est nécessaire de la séparer, comme l'Eglise de l'Etat. La pratique de la recherche scientifique présente deux exigences a / ayant pour finalité l'accroissement des connaissances et non le profit, elle demande beaucoup d'indépendance pour mener sa tâche à bien; b / il s'agit d'une activité dépensière, elle a donc des besoins impérieux de financement. Ces deux exigences sont le plus souvent incompatibles; les bailleurs de fonds, qu'ils soient publics on privés, désirent en surveiller l'utilisation et ainsi limitent l'indépendance. II semblerait qu'une majorité des hommes de science estiment qu'une participation importante de la puissance publique constitue un moindre mal.

Malgré un ton pamphlétaire, peu habituel à la littérature scientifique, et un certain nombre de propositions inadmissibles, l'oeuvre de Feyerabend ne doit pas être rejetée en bloc. Je suis convaincu du caractère, indescriptible et irréductible à toute réglementation, d'une partie de la démarche intellectuelle scientifique. Ceci est d'autant plus important qu'il s'agit vraisemblablement de la partie la plus noble, celle liée à la création de connaissances nouvelles.
Parmi les pulsions internes motivant les chercheurs dans leur activité, les deux suivantes me semblent pouvoir être dégagées :

- une première tendance est la recherche du maximum de relations entre les différentes données objectives observées; l'esprit humain ne se satisfait pas de simples catalogues exposant, soit des faits bruts, soit même des lois indépendantes établies par induction; 

- une seconde tendance consiste à mettre en évidence des grands principes fondamentaux, visant à l'unification de la connaissance. Ces principes constituent l'ossature des paradigmes majeurs, à partir desquels un raisonnement déductif doit permettre de retrouver le maximum, si ce n'est la totalité, des éléments primaires de cette connaissance.

Ces deux aspects ne sont pas spécialement rationnels, ils correspondent à des désirs et relèvent donc de l'affectivité; en tant que tels, ils constituent un moteur puissant de l'activité scientifique.

Dans cette quête, d'une part de relations entre les éléments du savoir, d'autre part d'unification de celui-ci, le raisonnement synthétique constitue une étape importante de la démarche. Cette opération, purement intellectuelle, consiste à utiliser comme prémisses des éléments épars de connaissance et à raisonner pour aboutir à une conclusion représentant un ensemble synthétique parfaitement cohérent. Très souvent, des antinomies apparentes surviennent, le processus a alors un caractère dialectique affirmé et tend à surmonter ces dernières. La solution consiste à imaginer des propositions intermédiaires, de nature hypothétique, dont l'intégration dans le raisonnement aboutit à une théorie satisfaisante, c'est-à-dire reliant les éléments primaires et éliminant les antinomies. C'est précisément la génèse de ces hypothèses constructives, de ces idées justement qualifiées parfois de géniales, que l'on ne peut codifier. Le jaillissement de l'idée dans l'esprit est un événement imprévisible, survenant le plus souvent à des moments inattendus; « Eureka! » s'est écrié Archimède et beaucoup d'autres après lui. La perception soudaine de la découverte survient généralement après une réflexion intense et prolongée, comportant souvent des tâtonnements et des échecs; elle émerge après un lent cheminement cérébral inconscient. Un tel événement n'est pas le fait de tout le monde; seuls les individus les plus doués, les plus intelligents, sont capables de dégager des idées fécondes. A titre d'exemple, la découverte de la structure des macromolécules supports du programme génétique, les acides nucléiques, peut être citée. Les différents composants (sucres, bases nucléiques, acide phosphorique) ainsi que leurs proportions respectives étaient bien connus; les diagrammes de diffraction des rayons X donnaient des informations très précises sur les dimensions des mailles de leur disposition cristalline; cependant la connaissance de l'agencement des différents éléments piétinait. La célèbre structure en double hélice est apparue soudainement dans l'esprit de J. D. Watson (25); cette idée débouchait immédiatement sur celle de code génétique, de possibilité de replication, donc de transmission des caractères héréditaires, etc.

Mais les hypothèses (P. Duhem (26) remarque justement qu'une théorie en comporte fréquemment plusieurs) n'acquièrent la qualification de scientifiques qu'après avoir été vérifiées ou, selon le langage de Popper, soumises à des tests de réfutation. Cette seconde étape est, comme cela a été exposé plus haut, essentielle dans le processus. Elle ne peut souffrir l'absence de méthode, la réponse attendue doit présenter le minimum d'équivoque. Les tests vérificateurs, dont la possibilité est déduite de la théorie proposée, doivent être établis avec le maximum de rigueur et de minutie; les conditions initiales doivent être parfaitement définies; les techniques employées exemptes de toute critique et parfaitement maîtrisées. L'anarchie n'a aucune place en l'occurrence, sinon le test serait sans signification et l'hypothèse resterait « gratuite », c'est-à-dire sans valeur scientifique. Dans le chapitre 14 de son ouvrage, Feyerabend reconnaît cette distinction, faite par H. Feigl (27) , auteur qu'il cite, entre les deux étapes genèse de l'idée et vérification de celle-ci. Mais il prétend que la seconde est tout aussi anarchique que la première. Son argumentation n'est absolument pas convaincante et je ne pense pas que l'on puisse le suivre sur ce terrain.

Quelques règles et modalités concernant l'acquisition des connaissances scientifiques

Ce dernier paragraphe va tenter d'exposer les règles et pratiques qui me semblent être utilisées par la majorité des chercheurs se consacrant à l'étude de la Nature. J'exclus de ce groupe les Mathématiciens dont les raisonnements partent d'axiomes posés a priori et non de phénomènes observables.

- Une première règle, qui est en fait une méta-règle au sens de A. Tarski (28), est le respect du principe de non-contradiction. Le maintien de la cohérence (de la consistance selon le vocabulaire des logiciens) doit être assuré entre les propositions du discours scientifique.

- Les prémisses de tout raisonnement scientifique sont essentiellement des faits objectivement et répétitivement observables. Lorsque leur répétitivité, dans certaines limites définies et avec une fréquence pouvant être inférieure à un (mais évidemment supérieure à zéro), a été vérifiée, ces faits constituent des lois. Si les éléments constitutifs des faits sont quantifiables, les lois sont généralement représentées par des relations mathématiques. L'établissement de lois relève nécessairement de la méthode inductive.

- Les scientifiques ne se satisfont pas de simples listes de faits et de lois. fis tentent de les relier en des théories synthétiques; à cette fin, ils imaginent des propositions hypothétiques permettant un regroupement cohérent d'éléments auparavant épars. La genèse d'hypothèses est un processus créateur échappant à toute règle.

- La valeur des hypothèses n'est admise que si certains effets, déduits de la théorie, peuvent être objectivement mis en évidence.

- Lorsque les hypothèses d'une théorie sont vérifiées (ou autrement dit ont résisté aux tests de réfutation), cette dernière devient un paradigme accepté par les membres de la communauté des spécialistes. Celui-ci entre alors, dans sa totalité, comme une prémisse fondamentale des raisonnements ultérieurs. C'est alors et seulement alors qu'il est possible d'évoquer la notion d'imprégnation théorique.

- Le raisonnement scientifique peut être ainsi qualifié d'empirico-hypothético-déductif. Utilisant des données empiriques comme prémisses, il aboutit à l'introduction d'hypothèses, desquelles des conséquences, que l'on cherche à vérifier, sont déduites.

- Ces conséquences sont généralement des faits, qui constituent ainsi l'alpha et l'oméga du raisonnement scientifique. Leur recherche aboutit très fréquemment à la mise en évidence de résultats empiriques tout à fait inattendus et inédits. Parmi ceux-ci, des applications remarquablement efficaces apportent de nouveaux moyens d'investigation permettant la découverte de faits jusque-là inaccessibles à l'observation.

- Leur constatation objective pose de nouveaux problèmes et engendre un nouveau cycle empirico-hypothético-déductif. L'histoire des grandes disciplines peut être ainsi décrite comme une succession de tels cycles.

- Au cours de cette histoire, il peut arriver que des faits inédits soient en contradiction absolue avec des paradigmes bien établis. Ceux-ci doivent alors être changés. Cette conjoncture souligne la primauté fondamentale des faits sur les théories.

Cette description montre que les différents points soulignés par les épistémologistes ne sont pas en opposition, mais en complémentarité. Si, comme l'écrit Feyerabend, les diverses théories sont insuffisantes pour décrire la démarche scientifique, je pense que la raison en est simple chacune n'en décrit qu'un aspect.

De cette analyse sommaire de la démarche scientifique se dégage l'interaction fondamentale entre faits et idées. Les faits isolés, non reliés au « corpus » des connaissances acquises, posent des problèmes dont les solutions résident dans des idées permettant précisément de rompre cet isolement. H. Poincaré (29) s'exprime ainsi :

On fait la science avec des faits comme on fait une maison avec des pierres; mais une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison.

Inversement, des idées qui ne s'appuient pas sur des faits, déjà connus ou susceptibles d'être mis en évidence lors de tests de réfutation/vérification, sont jugées comme étant de piètre valeur.

La cohésion de notre collectivité amicale des philomathes réside, sans aucun doute, dans ce goût commun envers les idées sérieuses permettant l'intégration rationnelle des faits. C'est ainsi que j'interprète le premier terme de notre devise ETUDE ET AMITIÉ.

Références:

1 - R. Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, édit, posthume, 1701.

2 - A. F. Chalmers, Qu'est-ce que la Science?, Récents développements en philosophie des Sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend (1976). Paris, Ed. La Découverte, 1987.

3 - K. R. Popper, La connaissance objective (1972). Bruxelles, Ed. Complexes, 1978

4 - D. Hume, Enquête sur l’entendement humain (1758). Paris, Flammarion , coll. « GF », 1983

5 - P. Jacob (ss la dir. de), Y a-t-il une logique inductive ?, in L’Âge de la Science, lectures philosophiques, 2 : Epistémologie, Paris, Ed. Odile Jacob, 1989

6 - F. Bacon, Novum Organum (1620). Paris, PUF, 1986
J.S. Mill, The system of logic, London, J. W. Parker, 1872

7 - N. R. Hanson, Observation and interpretation in philosophy of science to-day, S. Morgenbesser édit., New York, Basic books, 1967.

8 - V. n. 2, p. 121.

9 - G. Bachelard, La formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, J. Win, Librairie philosophique, 1936.

10 - K. R. Popper, La logique de la découverte scientifique (1934, 1959). Paris, Payot, 1973. Cf. n. 3, p. 122.

11 - A. B. Johnson, A treatise on language (1836). Cité par A. Kremer-Marietti, Le projet anthropologique d'Auguste Comte, Paris, SEDES, 1980.

12 - C. S. Peirce, La logique de la Science. Comment rendre nos idées claires (1879),

13 - Revue philosophique de la France et de l'étranger, Paris, VII, 39-57.

14 - T. S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques (1962, 1970). Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1983.

15 - R. Boudon, La place du désordre, Paris, 1983.

16 - C. Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, Paris, Baillière, 1878-1879.

17 - I. Lakatos, Falsification and the methodology of scientific research programmes (1974), in Criticism and the growth of knowledge, I. Lakatos et A. Musgrave édit., Cambridge, Cambridge Univ. Press.

18 - Cercle de Vienne, La conception scientifique du monde (1929), dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, sous la dir. de A. Soulez, Paris, rue, « Philosophie d'aujourd'hui », 1985.

19 - R. Carnap, Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage (1931), dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, sous la dir. de A. Soulez, Paris, PUF, «Philosophie d'aujourd'hui », 1985.

23 - P. Feyerabend, Contre la méthode. Esquisses d'une théorie anarchique de la connaissance (1975). Paris, Le Seuil, 1979.

24 - Trinh Xuan Thuan, La méthode secrète. Et l'homme créa l'Univers, Paris, Fayard, 1988.

25 - J. D. Watson, La double hélice, compte rendu personnel de la découverte de la structure de l'ADN (1969). Paris, R. Laffont, 1971.

26 - P. Duhem, Théorie physique, son objet, sa structure, Paris, Chevalier et Rivière, 1906.

27 - H. Feigl, The orthodox view of theories. Analysis of theories and methods of Physics and Psychology, Minneapolis, Ed. Radner and Winokur, 1970.

28 - A. Tarsid, Logique, Sémantique, Métamathématique, 2 vol., Paris, A. Colin, « Philosophie pour l'âge des Sciences », 1923-1944.

29 - H. Poincaré, La Science et l'hypothèse, Paris, Flammarion, 1902, « Champs ».

René BUVET, Etre philomathe aujourd'hui

Etre philomathe aujourd’hui

Par René BUVET, philomathe


Il en est des Sociétés savantes comme des organismes, elles ne peuvent se maintenir et prospérer qu'en vivant au sens plein du terme, c'est-à-dire en remplissant, dans le monde qui les entoure, une fonction qui, sans elles, y ferait défaut. A quoi donc peut bien être aujourd'hui utile la Société Philomathique de Paris, et qu'y trouvent de si propice à leur épanouissement personnel les philomathes qui peuplent cette niche écologique de la Science?

Née dans l'effervescence des sociétés de pensée de la fin du siècle des Lumières, et durcie au feu de la raison triomphante dans l'atelier du siècle de tous les progrès qui suivit, la Philomathique a hérité de leurs audaces :

- le plein usage de la pensée scientifique ne se révèle bien qu'en transcendant les barrières usuellement dressées entre disciplines. Descartes n'affirmait-il pas déjà que « Si quelqu'un veut chercher sérieusement la vérité, il ne doit... pas choisir l'étude de quelque science particulière, car elles sont toutes unies entre elles et dépendent les unes des autres, mais il ne doit songer qu'à accroître la lumière naturelle de sa raison (en les cultivant toutes)»;

- et, dans cette perspective, aucune limite ne saurait être a priori imposée à l'exercice analytique de la raison que d'autres formes de perception humaine puissent prétendre franchir.

Le caractère fondamentalement pluridisciplinaire du recrutement et des activités de la Philomathique maintient de nos jours fermement le cap sur le premier objectif. Constituée de praticiens des sciences, et non d'exégètes, dont les voies méthodologiques s'y trouvent ainsi confrontées, la Philomathique est par essence le lieu d'éclosion, de ce que Merleau-Ponti nomma un jour avec condescendance la philosophie spontanée du savant.

Certains philomathes ont poussé à l'extrême ce souci de confrontations réfléchies, et l'une des plus remarquables oeuvres d'histoire comparée des sciences en est issue, en l'espèce l'encyclopédie d'Histoire générale des Sciences dont notre ami philomathe René Taton coordonna et largement inspira la rédaction. Les faits de l'histoire des sciences s'y trouvent tant mêlés et rapprochés, toutes disciplines juxtaposées, qu'il est à peine utile de faire un pas de plus pour qu'en sorte la Science, auréolée de toute sa rigueur méthodologique, que tant de bâtisseurs des cathédrales du savoir, avec Newton et Lavoisier, appliquèrent avec force et vigueur. Et, ensemble, ils nous disent :

- il ne faut chaque jour s'intéresser de près qu'à des objets d'étude que, par la mesure usant de sciences antérieures, on peut espérer chiffrer avec certitude;
- puis il convient d'y déceler, entre les chiffres obtenus en résultat de l'expérience, concordances et relations constantes;
- par oeuvre de raison, en partant des plus simples, ces relations toujours jusqu'aux temps actuels, sont apparues aussi logiquement fondées, et l'on doit donc chercher à les retrouver telles;
- jusqu'à ce que, enfin assemblées en un tout cohérent et classé, leur ensemble révèle les principes cachés qui fondent chaque science et souvent réunissent les fragments dispersés des sciences de la veille;

mais, lorsque ces principes sont choisis avec fruit et correspondent bien aux faits qu'ils interprètent, l'homme de science apprise en vient à oublier qu'il fallut les trouver, et cédant à son tour aux pièges de l'histoire, il n'y voit plus que dogme et les prend sans songer qu'une part de leur force vient de la découverte qu'il fallut accomplir pour les mettre où ils sont.

Et c'est ainsi que le savoir, issu de la rencontre d'instruments de mesure sans mémoire des choses et des oeuvres de la mémoire, passa au fil des siècles :

- de l'arithmétique, science du dénombrement et de la manipulation de collections, figurées par le nombre, d'objets dont il n'est pas encore jugé opportun de mieux préciser la nature, pourvu que l'on s'accorde à les reconnaître identiques;
- à la science des distances, formes, aires et volumes, d'objets dont la matière n'a toujours pas besoin d'être mieux définie pourvu qu'elle tienne les formes fixes;
- à la science du temps, d'abord chiffré par les déplacements plus ou moins concertés d'objets célestes, inaccessibles à l'intervention de tiers;
- et à celle des forces, définies au début par les déformations qu'elles produisent sur les objets qu'elles chargent;
- puis à celles des masses, par lesquelles Newton l'alchimiste chiffra les quantités de matière, constantes pour lui quand elles bougent, pour exprimer la résistance à l'accélération des objets qu'on déplace;
- et ce n'est qu'à ce point qu'alors la chimie vint, avec les yeux des nombres qui mesuraient ces masses, structurer l'alchimie, dont l'ami philomathe Marcelin Berthelot, à un siècle d'ici, a redressé les bases en exhumant les textes qui jadis l'ont fondée. Ce qui nous permit de comprendre, après coup, que sans moyens pour dire avec chiffre à l'appui ce qu'on fait ou qu'on voit, il n'était pas possible que l'alchimiste échappe à l'erreur de plaquer ses soucis journaliers sur sa vision des choses.

Il fallut, en effet, que Lavoisier disposât de la masse, ainsi que des moyens issus de la statique des gaz qui permettaient, usant du vide, de transvaser ceux-ci et d'en chiffrer les masses, pour concevoir ses expériences et fonder la notion moderne d'élément, de masse ici constante dans ses transformations. En attendant que Dalton et Berzélius, à leur tour, offrent aux feux de la Science la vieille notion démocritéenne d'atome et chiffrent les masses relatives de ceux des divers éléments à partir des rapports de masses mis en jeu dans les combinaisons. L'étudiant que je fus, au tournant de ce siècle, ainsi baigné de la rencontre des lois de la physique et du chiffre en chimie, y trouva son plaisir. Et lorsque vint son tour d'apporter son écot à la table des sciences, il ne vit qu'une voie pour le faire avec fruit : partir avec son lot envahir d'autres lieux que la lumière encore n'éclairait pas assez. Mais il fallut d'abord compléter son bagage, en collectant partout ce que la science alors comportait de plus neuf. A cet égard, surtout, l'énergie était reine. Nés de l'observation des systèmes les plus simples, mécaniques d'abord, puis thermiques, puis ensemble mécaniques et thermiques, et électriques aussi, le concept d'énergie et les lois qui s'y rattachent avaient peu à peu étendu leur empire à l'ensemble des champs de la matière inerte. Jusqu'à ce que, il y a un peu plus d'un siècle, une étape déterminante de cette évolution soit franchie par l'ouvre de Gibbs et de quelques autres, lorsque les deux principes, de conservation et de dégradation, qui réglaient en physique les flux de l'énergie, se révélèrent aussi exploitables pour l'interprétation de toutes les lois des équilibres chimiques recensées par l'expérience depuis le début du XIXe siècle.

Toutefois, les notions que ces lois introduisaient ainsi posaient tant de questions, par leur abstraction même, rançon de l'étendue de leur validité, que leur enseignement n'apparut maîtrisé qu'au moment où s'ouvraient à ma génération les voies de la raison. Mais il fallait encore apprendre à en user pour comprendre ou prévoir pourquoi les réactions allaient comme elles vont, et pour cela glaner partout où on pouvait, les chiffres nécessaires à ces explications. Puis décider enfin comment les exploiter pour prévoir avec fruit vers quoi devaient aller des ensembles formés de processus variés. J'eus la chance à l'école d'y rencontrer le professeur Charlot, qui forgea notre foi en nos capacités de prévoir en tout cas ce qui doit advenir à partir d'un état où des forces contraires agissent de concert.

Pendant qu'avec Charlot, nous apprenions ainsi à comprendre et prévoir comment se déroulaient des ensembles variés de processus mêlés en restant cantonnés au champ de molécules assez simples encore, Champetier nous fit don de sa vision des formes d'êtres moléculaires dont la complexité et la taille, géantes, visent à l'infini, et construisit pour nous un temple où les ranger, en attendant qu'ici, aussi, l'énergie s'introduise.

Et cela fut mon lot, car j'eus à étudier comment les polymères subissent les effets de la température, des forces et du temps. Là aussi l'énergie à la complexité se trouvait associée. Or ceci n'était pas à l'époque courant.

Qu'on me pardonne ici ces notes personnelles si l'exemple rêvé pour chacun d'entre nous n'est pas celui vécu. Je n'ai nulle intention d'étaler mes affaires. J'y trouve simplement matière à réflexion. Car la question posée étant comment peut-on être philomathe aujourd'hui? il faut d'abord chercher comment on le devient.

Nanti de ce panier de vérités acquises par les maîtres qui firent la science d'aujourd'hui, que pouvais-je à mon tour faire qui soit utile à l'édification de la science future? Comment donc réunir l'énergie, l'électron, les macromolécules, que mes fréquentations m'avaient fait découvrir, pour en faire un atout pour de nouveaux voyages?

Comment de ces fragments dispersés de savoir, faire une connaissance? L'occasion, là aussi, flottait dans l'air du temps. Après avoir extrait des eaux de la physique des outils pour trier, reconnaître et compter toutes les molécules qu'elle avait préparées, la chimie s'essayait à des tâches plus rudes et faisait la revue de la constitution et du fonctionnement de ces êtres vivants qui sont si bien construits, que nul ingénieur ici-bas ne savait les produire, sauf à se comporter comme chacun le fait. Mais au fond, pourquoi donc ne pas envisager, si l'on est bon chimiste, de faire en un bêcher sans y mettre de vie, en y mettant le temps, un peu de la chimie qu'en nous la vie apporte?

S'il m'était donc donné de poser la question, le début du chemin n'était-il pas tracé, et ne pouvais-je point en tenter l'aventure? Je me retrouvai donc, en ces temps, aux côtés de ceux qui s'essayaient à reconstituer les étapes passées qui, sur notre planète, ont mené à la vie. Je me souviens avec émoi du regard du « patron » quand je lui en fis part. Non qu'il m'en fît grief, ou rejetât la chose. Mais il me fit jurer de n'en pas toucher mot avant que d'être admis à revêtir la toge, de peur qu'en trop choquant ma terre se brisât. Cette attente fut brève et, mon cher président, je pus à vos côtés organiser l'accueil d'Oparin à Paris. Plusieurs de nos amis s'y trouvaient réunis et me firent la joie de m'accueillir plus tard en notre Compagnie.

Derrière l'anecdote, que veut dire ceci? Nos amis philomathes ne se recrutent point où l'on parle avant tout des sciences établies. Lorsque nous y allons, nous aussi quelquefois, nous y traitons surtout des questions de la veille. Pour venir en nos murs, il faut vouloir chercher ce qui, déjà, chez l'autre, est part de vérité que l'on n'a pas encore, pour s'en vêtir un peu, ainsi que Saint-Exupéry l'a si bien dit : « Frère, si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m'enrichis. »

Alors, cette amitié qu'entre eux éprouvent les bâtards que nous sommes ici et que notre devise nous prône d'échanger, pour rencontrer chez l'autre ce que nous n'étions pas avant de le connaître, que fait-elle de nous?

En nous ouvrant l'esprit au discours qu'aujourd'hui chaque science a bâti pour ce qui la concerne, elle nous force à voir que la forme d'esprit que chacun manipule s'est forgée au contact des objets qu'il regarde et des moyens qu'il a pour le faire avec fruit. Et que tel aujourd'hui qui pense d'une sorte pour tel objet d'étude, hier aurait pensé d'une sorte tout autre au gré des changements de ses angles de vue que toute science vit au cours de son histoire. Et qu'il importe donc de savoir reconnaître la part de vérité que chacun porte en lui, plutôt que d'opposer l'anathème à ses vues, et se priver ainsi de voir aussi le monde avec les yeux qu'il a. Et, puisque ceci vaut pour l'ensemble des sciences, pourquoi ne pas aussi l'admettre pour les vues que d'autres réflexions ont apportées du monde.

Puisqu'on trouve donc là, maintenant conservé, le cap des fondateurs de notre Compagnie, peut-on aller plus loin et chercher aujourd'hui ce que sera demain? Lesquelles des limites de la Science aujourd'hui, demain ne seront plus que des écueils passés, qui rappelleront là les faiblesses qu'on eut?

Pourquoi ne pas ici, pour faire aussi exemple, suivre encore le chemin que la Science demain va devoir parcourir pour y être fidèle au sens de son passé, dans la voie que naguère nous avons retracée?

La chimie, disions-nous, en usant de moyens forgés par la physique, a servi à son tour de moyen de mesure pour observer la vie, et, par ses résultats, retrouvé l'unité de la chèvre et du chou. Mais après la mesure que doit-il advenir ? qu'a-t-on trouvé hier dans d'autres disciplines? Votre livre nous montre, mon cher ami Taton, que c'est l'explication, partielle en premier lieu, puis totale en second par la lumière de l'axiomatisation, qui doit alors venir.

Qu'est un être vivant, pour cette affaire-là, sinon un bel exemple de réactions mêlées, qui se font de concert au sein de polymères. C'est donc aux lois de l'énergie, qu'en chimie la physique apporta dans ses malles, de s'étendre à nouveau vers les faits de la vie pour en dire le sens.

Et pourtant, retenons qu'aujourd'hui font florès, de toutes origines, les refus de penser qu'il puisse en être ainsi. « L'Univers, a-t-on dit, n'était pas gros de Vie, et la Vie, à son tour, ne l'était point de l'Homme. » Et l'on entend ailleurs qu'on ne peut concéder à la Science le droit de nous parler du sens du monde ou de la vie.

Faudrait-il donc admettre que l'essor de la Science doit s'arrêter céans? Qu'au-delà de l'atome, ce n'est plus son affaire? Que notre propre vie lui doit rester fermée, soit pour quelque raison qui tienne à sa nature, soit parce que la science présente en la matière un danger trop pressant? Pourtant, connaître n'a jamais jusqu'à présent faillit. La preuve en est que le connu, partout, toujours, s'est répandu,
quoi qu'on ait pu tenter pour en freiner la marche.

A ces refus, le philomathe, en tant que tel, ne peut obtempérer. Et depuis vingt ans maintenant, pour ce qui me concerne, je montre aux étudiants qui viennent à mes cours que la chimie dont le vivant use pour fonctionner est ce qu'elle est devant nos yeux, non par la grâce d'un hasard, mais parce que, surtout, les lois de l'énergie étant ce qu'elles sont, elle ne peut être autrement. II a fallu, bien sûr ici, une année après l'autre, ajouter quelques pages à la chimie d'hier. Mais, là aussi, il est connu que l'emploi d'un outil en améliore la tenue. Le VITRIOL des alchimistes nous le disait déjà.

D'autres, en d'autres lieux, philomathes aussi par l'esprit pour le moins, ont montré pour leur compte que lorsque l'énergie circule constamment dans les champs du complexe, elle y forme structures aptes à ralentir par la suite autour d'elles d'autres dégradations d'énergie ou structures. Que sont donc ces structures qui jouent à nos côtés, et pourquoi pas en nous, les jeux que nous devons jouer pour nous survivre? Sont-elles nos outils, mais alors qui les mène? nos mains ? ou bien la Loi qui trace leurs manoeuvres? Ou bien sont- elles nous, ou les deux à la fois?

Et ce logos omniprésent, « Intellect » omniscient et capable de tout construire autour de lui pourvu que ce soit bon, qu'Anaxagore pressentit « Toutes les choses se mêlaient, puis vint un Intellect, qui les plaça en ordre », avant que d'autres le renomment, est-il logé en nous et nous aussi en lui ? ainsi que d'Euripide en vint l'affirmation.

Ce n'est pas là le lieu de discuter ces choses, ni de les confronter aux propos du passé. Retenons simplement que les questions posées offrent à la raison des champs inexplorés, dont quelques-uns déjà sont à notre portée.

Philomathes amis, sachons nous maintenir à la hauteur des vues des pères fondateurs. La chair les a quittés, l'Esprit nous est resté. Sachons en faire usage et porter constamment le flot de la Raison partout où il convient aujourd'hui, et demain jusqu'au bout des chemins où l'Esprit peut aller.